Libres,Fièr.es et Rien d'autre!
24 Mai 2026
Imaginez. Votre mec vous largue à Bruxelles-Nord. Votre meilleure amie vous annonce qu’elle déménage à la campagne. Vous avez 26 ans, vous êtes psychologue (oui, ironie du sort), et vous n’avez jamais téléchargé Grindr de votre vie. Bienvenue dans le quotidien d’Otto, le héros de la série belge flamande.
Si vous n’en avez pas encore entendu parler, c’est normal : la série a d’abord été diffusée sur Streamz en Belgique, avant de décrocher deux prix à Canneséries et de traverser la frontière pour arriver sur Canal+ en France le 23 avril 2026. Elle est aussi disponible gratuitement sur RTBF Auvio. Bref, plus aucune excuse pour passer à côté.

Sur le papier, le résumé pourrait faire penser à mille autres séries : un jeune homme gay fraîchement célibataire explore la scène queer de sa ville. Sauf qu’Oh, Otto! ne ressemble à rien de ce qu’on a l’habitude de voir. On n’est pas dans la douceur pastel d’un Heartstopper, ni dans le glamour américain d’un Queer as Folk première génération. On est à Bruxelles. Dans des appartements trop petits. Dans des bars qu’on reconnaît si on y a mis les pieds. Dans cette zone grise, souvent inconfortable, entre le désir de connexion vraie et la facilité d’un swipe à droite.
Otto, incarné par Jonathan Michiels, est un personnage qu’on adopte instantanément — pas parce qu’il est parfait, mais justement parce qu’il ne l’est pas du tout. Il est touchant, maladroit, parfois agaçant dans son incapacité à voir ce qui crève les yeux. On a envie de le prendre dans les bras et de le secouer en même temps. Qui n’a pas connu ça, franchement ? Qui n’a pas été Otto, au moins une fois ?
Quand Boris, son premier amour, le quitte après un voyage en Amérique du Sud (le cliché du mec qui « a besoin de se retrouver », on connaît), Otto se retrouve face à un vide immense. Et plutôt que de se morfondre — enfin, un peu quand même —, il plonge. Dans les applis. Dans les bars. Dans les saunas. Dans les nuits bruxelloises. Avec un alter ego numérique en poche et zéro mode d’emploi.
Le format est malin : sept épisodes de 25 minutes. C’est court, c’est dense, et une fois qu’on a lancé le premier, on ne s’arrête plus. Chaque épisode porte un titre en « Oh, ... » suivi d’un prénom — le cinquième s’appelle d’ailleurs « Oh, Lente! », centré sur la meilleure amie d’Otto, ce qui donne une respiration bienvenue et élargit le récit au-delà du seul parcours amoureux du protagoniste.
Car Oh, Otto! n’est pas qu’une série sur la drague gay. C’est une série sur la solitude contemporaine. Sur ce moment de la vie — la fin de la vingtaine, cette zone sismique — où on réalise qu’avoir l’air d’avoir sa vie en main et l’avoir vraiment, c’est deux choses très différentes. Otto est psychologue, il aide les autres à démêler leurs émotions au quotidien, mais il est incapable de faire la même chose pour lui-même. Et ça, c’est une vérité universelle que la série traite avec une justesse désarmante.
Si vous connaissez Bruxelles, vous allez adorer. Si vous ne la connaissez pas, vous allez vouloir y aller (et pas seulement pour la Grand-Place). La série est ancrée dans la géographie queer réelle de la ville : le quartier Saint-Jacques, Le Belgica, La Station, le Sauna Oasis... Ce ne sont pas des décors de carton-pâte, ce sont des lieux qui existent, qui vivent, où des gens se croisent et se cherchent pour de vrai.
Le créateur de la série, Stijn Van Kerkhoven, l’a d’ailleurs revendiqué dans une interview au média bruxellois Bruzz : il a intégré bon nombre de ses propres anecdotes et expériences dans l’histoire, et ne pouvait pas tourner la série ailleurs qu’à Bruxelles parce qu’il connaît la scène gay de la ville — les saunas, les rues, les bars — et que tout ça fait partie de lui. Cette authenticité, on la sent dans chaque plan. Bruxelles n’est pas filmée comme un catalogue touristique. C’est une ville de nuits anonymes, d’appartements exigus, de bars où les relations se font et se défont — exactement comme dans la vie.
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Parlons-en, de Stijn Van Kerkhoven. C’est un jeune réalisateur basé à Bruxelles, diplômé cum laude du RITCS (Royal Institute of Theatre, Cinema and Sound) en 2020. Oh, Otto! est sa toute première réalisation en tant que créateur. Avant ça, il a fait ses armes comme assistant réalisateur sur de nombreux plateaux, notamment sur Ferry: The Series pour Netflix, et il a réalisé un court métrage de fin d’études, Na de regen (« Après la pluie »), un film sensible sur la maladie d’Alzheimer présenté au Festival du court métrage de Louvain.
De l’Alzheimer à la scène queer bruxelloise, le grand écart peut sembler déroutant, mais ce qui relie les deux projets, c’est cette même attention portée à l’intime, aux failles, à ce qui se joue entre les gens quand les mots ne suffisent plus. Van Kerkhoven coécrit la série avec Emiel Van Wouwe et Ditte Jacoby, et ensemble, ils trouvent un équilibre assez rare entre comédie et émotion, entre légèreté et profondeur.
Le fait que la série soit directement inspirée de son vécu personnel lui donne une texture particulière. On ne sent jamais le regard extérieur, la curiosité anthropologique ou le didactisme bien intentionné. On est dedans. Et ça fait toute la différence.
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Si Oh, Otto! fonctionne aussi bien, c’est en grande partie grâce à son acteur principal. Jonathan Michiels, né en 1996, vient du théâtre flamand. Double diplômé en Langues et Littérature (KU Leuven) et en Art dramatique (LUCA School of Arts), il est membre permanent de l’Ensembletheater d’Anvers et a fondé son propre collectif théâtral, tgTG.
À la télévision, on l’avait croisé dans wtFOCK (l’adaptation flamande de SKAM), dans 22/3: Wij Waren Daar (sur les attentats de Bruxelles), dans 1985 (sur les Tueurs du Brabant) et dans De Club. Mais c’est avec Otto qu’il explose véritablement. Son jeu est tout en finesse et en vulnérabilité — il fait exister les failles de son personnage sans jamais surjouer, incarnant avec une justesse rare ce tiraillement permanent entre désir, attachement et solitude.
Ce qui frappe, c’est sa capacité à rendre Otto simultanément exaspérant et profondément attachant. Les rencontres s’enchaînent — les amants d’un soir, les dragueurs compulsifs, les manipulateurs, ceux qui semblent promettre quelque chose de plus grand — et à chaque fois, Michiels trouve le bon dosage d’espoir et de déception dans le regard d’Otto. C’est un acteur qui joue avec les silences, et dans une série aussi bavarde que la vie, ça vaut de l’or.
À ses côtés, Jennifer Heylen (vue dans Roomies et Julian) est absolument formidable en Lente, la meilleure amie. Solaire, drôle, un brin envahissante mais toujours bienveillante, elle apporte un contrepoint essentiel au personnage d’Otto. L’actrice résume d’ailleurs très bien le propos de la série : c’est une histoire sur le passage à l’âge adulte, la recherche de sa place dans le monde, et aussi la solitude.
Le casting est complété par Gijs De Corte (Boris, le fameux ex), Flor Van Severen (Gillis, le copain de Lente), Emilie De Roo (Helena, la mère d’Otto, égocentrique et décalée) et une apparition remarquée de Mustii — alias Thomas Mustin, le représentant belge à l’Eurovision — dans un rôle de drag queen qui croise la route d’Otto.
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Autant être clair : Oh, Otto! est interdite aux moins de 16 ans et assume pleinement son propos adulte. Les scènes de sexe sont présentes, variées, explicites — dark rooms, saunas, rencontres d’applis, culture leather. Et c’est précisément ce qui fait la force de la série : elle ne cherche ni à choquer ni à idéaliser. Le sexe fait partie de l’exploration d’Otto, il participe à une réflexion plus large sur les relations contemporaines, sur la frontière floue entre désir physique et quête d’intimité.
La série ne hiérarchise pas les expériences. Une rencontre brève peut laisser une trace profonde. Une relation qui semblait prometteuse peut se dissoudre sans explication. C’est la réalité des rencontres gay (… et pas que) à l’ère des applis, filmée sans jugement et avec beaucoup de tendresse. Si vous cherchez le confort douillet d’un teen drama, passez votre chemin. Si vous êtes prêt·e·s pour quelque chose de plus frontal et de plus vrai, foncez.
Le parcours de la série est aussi réjouissant que son contenu. Sélectionnée à Canneséries en avril 2025 dans la compétition des séries courtes, Oh, Otto! a raflé le prix de la Meilleure Série Courte et le prix des Étudiants — un doublé assez rare pour être souligné. Elle a ensuite été nommée cinq fois aux Ensors (les récompenses de l’audiovisuel flamand), projetée au Seriesly Festival de Berlin comme film de clôture, et programmée au Pink Screens Festival de Bruxelles.
Au Seriesly Festival, Stijn Van Kerkhoven a d’ailleurs participé à un panel intitulé « What the heck is a queer show?! Queerness in mainstream TV » — une question qui résonne particulièrement avec ce que fait Oh, Otto!. Car la série prouve qu’un récit queer peut être à la fois profondément ancré dans une réalité communautaire spécifique et toucher bien au-delà de cette communauté. Les questions qu’elle pose — sur la solitude, le besoin d’être aimé, la difficulté de construire une relation à l’ère du numérique — n’ont rien d’exclusivement gay. Mais le fait qu’elles soient posées depuis un point de vue queer, sans compromis ni édulcoration, c’est précisément ce qui rend la série si précieuse.
Parce que c’est drôle, parce que c’est vrai, parce que ça fait du bien de voir Bruxelles filmée comme un terrain de jeu queer vibrant et pas comme un décor de carte postale européenne. Parce que Jonathan Michiels est une révélation et que Jennifer Heylen illumine chaque scène où elle apparaît. Parce que c’est la preuve que la fiction flamande est capable de produire des séries queer d’une maturité et d’une liberté qu’on attendrait plutôt des pays scandinaves ou des États-Unis.
Parce que sept épisodes de 25 minutes, c’est le temps d’une soirée. Et que cette soirée-là, vous n’êtes pas près de l’oublier.
La presse anglophone compare déjà la série à Looking et au reboot de Queer as Folk. Ce n’est pas faux, mais Oh, Otto! a quelque chose en plus : une intimité, une douceur rugueuse, un ancrage dans le réel qui la rendent unique. Et quand on sait que le seul défaut qu’on peut lui trouver, c’est d’être trop courte... c’est plutôt bon signe.
On croise les doigts très fort pour une saison 2. En attendant, vous savez ce qu’il vous reste à faire.
Oh, Otto! Créée par Stijn Van Kerkhoven. Avec Jonathan Michiels, Jennifer Heylen, Flor Van Severen, Gijs De Corte, Emilie Roo., 7 épisodes de 25 minutes.Disponible sur Canal+ (France), RTBF Auvio (Belgique, gratuit), Streamz et VRT MAX.