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What It Feels Like for a Girl : La série trans qui bouscule la télévision britannique

 What It Feels Like for a Girl : La série trans qui bouscule la télévision britannique
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Adaptée des mémoires de Paris Lees, figure incontournable des droits trans au Royaume-Uni, cette mini-série BBC en huit épisodes plonge dans l'adolescence chaotique d'une jeune femme trans dans l'Angleterre ouvrière du début des années 2000. Entre violence sociale, famille choisie et quête identitaire, What It Feels Like for a Girl s'impose comme l'une des œuvres les plus marquantes de la représentation trans à l'écran. Disponible en France sur Canal+.

Une histoire vraie, racontée sans filtre

À l'aube du nouveau millénaire, Byron a 13 ans et étouffe dans la petite ville minière de Hucknall, dans le Nottinghamshire. L'ancienne cité ouvrière n'a jamais vraiment digéré la fermeture des mines dans les années 1980. Ici, les perspectives sont rares, les normes de genre rigides et la violence jamais très loin. Byron, qui deviendra plus tard Paris, n'a qu'une obsession : s'échapper.

En fuyant vers Nottingham, Byron découvre la scène nocturne du début des années 2000 et croise la route des Fallen Divas — Lady Die, Sasha, Sticky Nikki, Dirty Damian — un groupe flamboyant de personnages queer qui l'adoptent comme l'une des leurs. C'est le début d'une odyssée faite de fête, de drogues, de sexe, de danger, mais aussi de tendresse et de reconnaissance. Le parcours de Byron est aussi celui de la survie : travail du sexe, exploitation par des adultes prédateurs, psychose, incarcération, et malgré tout, la lente et silencieuse émergence d'une identité enfin assumée.

Cette histoire, c'est celle de Paris Lees, journaliste, militante et première chroniqueuse transgenre de l'histoire de Vogue. Publiées en 2021, ses mémoires constituent la matière brute de la série. Lees n'a pas seulement prêté son vécu au projet : elle en est la créatrice, scénariste principale et productrice exécutive. Une implication totale qui confère à l'ensemble une authenticité rare, parfois dérangeante, toujours nécessaire.

Paris Lees : une voix trans qui a ouvert des portes

Impossible de parler de la série sans s'attarder sur la trajectoire exceptionnelle de son autrice. Née à Hucknall, Paris Lees grandit dans le Nottinghamshire avant de connaître une adolescence marquée par la précarité, la rue et la prison — elle purge huit mois de détention à l'âge de 16 ans pour vol. Elle déménage ensuite à Brighton pour étudier l'anglais et entame sa transition.

À partir de là, Paris Lees enchaîne les « premières » : première journaliste trans à animer une émission sur BBC Radio 1 et Channel 4, fondatrice de META, le premier magazine britannique destiné à la communauté transgenre, première femme trans en couverture du magazine Diva, et donc première chroniqueuse trans de British Vogue en 2018. Son parcours est celui d'une femme qui a transformé chaque obstacle en tribune.

Avec What It Feels Like for a Girl, Lees ne livre pas un simple récit autobiographique. Elle signe une œuvre qui parle au nom de toute une génération de personnes trans qui ont grandi dans l'invisibilité, le rejet et la violence — mais qui ont aussi trouvé, dans les marges, des espaces de joie et de liberté.

Ellis Howard : la révélation

Le rôle de Byron représentait un défi immense. Paris Lees l'a elle-même reconnu : il fallait incarner un personnage qui évolue, aux yeux du monde extérieur, d'un écolier à une jeune femme trans entrant à l'université, en passant par toutes les zones grises entre les deux. C'est Ellis Howard, acteur originaire de Liverpool formé à la Guildhall School, qui a décroché le rôle.

Howard est queer et issu de la classe ouvrière, mais n'est pas trans. Conscient de cette responsabilité, il s'est appuyé étroitement sur le vécu de Lees pour construire son interprétation. Le résultat a été unanimement salué : la presse britannique a qualifié sa performance de « magnétique », le Financial Times l'a décrit comme à la fois charismatique et vulnérable, exalté·e et fataliste. En novembre 2025, il a intégré la liste BAFTA Breakthrough des talents émergents, soutenue par Netflix.

Autour de lui, un casting remarquable donne chair à cet univers : Laura Haddock (Guardians of the Galaxy) en mère dépassée, Michael Socha (This is England) en père violent, Calam Lynch en Max, et surtout Laquarn Lewis en Lady Die, figure tutélaire et extravagante de la scène nocturne de Nottingham. Sans oublier Jake Dunn, dont l'interprétation de Liam, le bad boy séducteur et dangereux, ajoute une couche de tension permanente au récit.

Pas de moment de révélation : un parti pris radical

L'une des forces majeures de What It Feels Like for a Girl réside dans ce qu'elle refuse de faire. Il n'y a pas de scène de coming out spectaculaire, pas de « moment eureka » où Byron se découvre trans devant un miroir. Paris Lees s'est battue contre ce type de convention narrative à chaque étape de l'écriture. L'identité de Byron ne se révèle pas dans un coup de théâtre : elle se déploie, lentement, au fil des épisodes, dans les gestes, les regards, les silences.

Ce choix artistique place la responsabilité du côté du public. C'est à nous de comprendre, de sentir, d'accompagner Byron dans son cheminement. La série ne prend jamais les spectateurices par la main. Elle les plonge dans un bain de réalité brute et leur fait confiance pour en tirer leurs propres conclusions. Ce respect de l'intelligence du public est aussi un acte politique : il refuse de réduire l'expérience trans à un arc narratif simpliste et consommable.

La famille choisie contre la famille subie

Au cœur de la série bat un thème cher aux récits queer : celui de la famille choisie. À la maison, Byron fait face à un père qui rejette violemment sa féminité et tente de le « viriliser » par la force. Sa mère Lisa l'aime, mais reste incapable de comprendre ce que vit son enfant. Le foyer familial est un lieu de conflit, de silence et de souffrance contenue.

C'est dans la nuit de Nottingham, auprès des Fallen Divas, que Byron trouve ce que sa famille biologique lui refuse : une forme de reconnaissance. Lady Die, Sasha et les autres ne constituent pas pour autant une famille idéale — la série évite soigneusement le piège de la communauté queer idéalisée. Les amitiés sont traversées de trahisons, de jalousies, de comportements autodestructeurs. Mais elles offrent quelque chose d'essentiel : un espace où l'on peut enfin respirer.

Ce portrait nuancé de la famille choisie est l'un des aspects les plus réussis de la série. Il montre que la communauté queer n'est pas un refuge parfait, mais un lieu vivant, imparfait, traversé par les mêmes contradictions que le reste du monde — et malgré tout, vital pour celleux qui n'ont nulle part ailleurs où aller.

Une chronique sociale sans complaisance

What It Feels Like for a Girl n'est pas seulement un récit identitaire. C'est aussi une radiographie de l'Angleterre périphérique au tournant du millénaire : logements délabrés, chômage endémique, absence totale de perspectives pour la jeunesse ouvrière. La série montre comment cette précarité structurelle frappe de plein fouet les jeunes LGBTQIA+, marginalisé·es par des normes sociales profondément ancrées.

Le travail du sexe est abordé frontalement, sans voyeurisme ni moralisme. La série ne juge pas : elle montre comment l'absence d'alternatives pousse certain·es jeunes queer vers des situations extrêmement dangereuses. Les prédateurs qui exploitent la vulnérabilité de Byron ne sont pas présentés comme des monstres d'exception, mais comme les produits d'un système qui laisse ses enfants les plus fragiles sans protection.

La mise en scène de Brian Welsh, réalisateur principal connu pour son travail sur Black Mirror et The English Game, accompagne ce chaos émotionnel avec une maîtrise remarquable. L'esthétique alterne entre le réalisme social le plus cru et des séquences nocturnes quasi hallucinées, portées par une bande-son très années 2000 qui recrée l'époque avec une puissance nostalgique redoutable.

Un contexte politique brûlant

La diffusion de What It Feels Like for a Girl sur BBC Three le 3 juin 2025 n'a rien d'anodin. La série arrive dans un Royaume-Uni où les droits des personnes trans sont au cœur d'un débat politique particulièrement violent. La décision de la Cour suprême britannique sur la définition juridique du sexe, les reculs du gouvernement Starmer sur les questions trans et la montée en puissance des discours transphobes dans les médias britanniques constituent la toile de fond dans laquelle cette œuvre s'inscrit.

Ellis Howard l'a dit sans ambages : il faut que les personnes cisgenres se mobilisent pour leurs pairs trans dans ce moment politique précaire. La série elle-même constitue un acte de résistance culturelle. Comme l'a souligné un critique, voir non seulement la souffrance trans, mais aussi la joie, l'amour et l'acceptation trans sur une plateforme aussi largement vue que la BBC revêt une importance considérable dans le contexte actuel.

La comparaison avec It's a Sin, la série de Russell T Davies sur la crise du sida dans les années 1980, revient souvent. Comme elle, What It Feels Like for a Girl a le potentiel de transformer les regards en rendant visible une réalité trop longtemps ignorée. Le parallèle n'est pas anodin : les deux séries partagent cette capacité à mêler la fête et la tragédie, l'euphorie collective et la solitude individuelle, l'amour et la perte.

Pourquoi cette série compte

Dans un paysage audiovisuel où les récits trans restent rares — et souvent réduits à des arcs narratifs secondaires ou à des drames misérabilistes — What It Feels Like for a Girl fait figure d'exception. Ce n'est pas une série « sur » les personnes trans destinée à un public cis curieux. C'est une série écrite par une femme trans, ancrée dans un vécu réel, qui s'adresse d'abord à celleux qui se reconnaîtront dans le parcours de Byron.

Mais sa portée dépasse largement la communauté trans. En racontant une adolescence queer dans l'Angleterre ouvrière avec autant de brutalité que de tendresse, Paris Lees signe une œuvre universelle sur ce que signifie grandir en décalage avec le monde qui vous entoure. Sur la quête d'un espace où être soi. Sur le prix à payer pour cette liberté. Et sur la résilience de celleux qui, malgré tout, continuent d'avancer.

La série est disponible en France sur Canal+ et mérite amplement qu'on lui accorde l'attention qu'elle n'a pas toujours reçue outre-Manche. En huit épisodes, elle parvient à être à la fois intime et politique, crue et lumineuse, dérangeante et profondément humaine. Exactement ce dont nous avons besoin.

What It Feels Like for a Girl — 8 épisodes de 44 minutes — Disponible sur Canal+ Créée par Paris Lees — Réalisée par Brian Welsh, Ng Choon Ping et Marie Kristiansen Avec Ellis Howard, Laura Haddock, Michael Socha, Laquarn Lewis, Calam Lynch, Hannah Jones, Jake Dunn

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