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Queer de Rien

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Margaret Anderson : L'éditrice lesbienne qui a mis le feu à la littérature américaine

Margaret Anderson : L'éditrice lesbienne qui a mis le feu à la littérature américaine
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Fondatrice de The Little Review, première voix lesbienne à défendre publiquement les droits des personnes homosexuelles dans la presse, amante libre et insoumise : Margaret Anderson (1886–1973) a traversé le XXe siècle en refusant chaque compromis que la société exigeait d'elle. Portrait d'une pionnière queer trop longtemps oubliée.

Une jeune femme d'Indianapolis qui rêvait plus grand

Margaret Caroline Anderson naît le 24 novembre 1886 à Indianapolis, dans l'Indiana. Fille aînée de trois sœurs, elle grandit dans une famille bourgeoise — père dirigeant de tramways électriques, mère au foyer — dont elle étouffe très vite entre les murs. Après un bref passage au Western College for Women dans l'Ohio, elle comprend une chose : la vie qu'on lui promet ne l'intéresse pas.

En 1908, à vingt-deux ans, elle quitte le foyer familial pour Chicago. Une question la hante, qu'elle formulera plus tard avec un culot magnifique : « Comment une fille parfaitement convenable mais révoltée peut-elle quitter sa maison ? » La réponse, elle la trouve en devenant critique de livres pour un hebdomadaire religieux, puis en rejoignant la rédaction du Dial. Mais ça ne suffit pas. Margaret Anderson veut plus que commenter : elle veut créer.

The Little Review : la revue qui ne faisait aucun compromis

En mars 1914, en pleine renaissance littéraire de Chicago, Margaret Anderson fonde The Little Review. La revue affiche d'emblée sa devise, comme un poing levé : « Making No Compromise with the Public Taste » — aucun compromis avec le goût du public. Le premier numéro aborde Nietzsche, le féminisme, la psychanalyse. Le ton est donné.

La revue est fauchée. Chroniquement. Quand les fonds manquent, Anderson est expulsée de son appartement de la rue Ainslie. Sa réponse ? Installer un campement de tentes au bord du lac Michigan, où elle vit six mois avec sa famille et son équipe. La littérature d'avant-garde sous la toile, les pieds dans le sable : voilà le genre de femme qu'est Margaret Anderson.

Mais The Little Review n'est pas qu'un geste romantique. La revue publie, entre 1914 et 1929, des auteur·ices issu·es de dix-neuf pays. T.S. Eliot, Ezra Pound, William Butler Yeats, Gertrude Stein, Djuna Barnes, Ernest Hemingway, Hart Crane, Jean Cocteau, Marcel Duchamp, Francis Picabia — la liste est un who's who du modernisme international. Et c'est une lesbienne, depuis un bureau minuscule du Fine Arts Building de Chicago, qui orchestre tout.

L'éditorial de 1915 : première voix lesbienne dans la presse

Si Margaret Anderson ne devait laisser qu'un seul texte à l'histoire queer, ce serait celui-ci. En mars 1915, elle publie dans The Little Review ce que la biographe Holly Baggett qualifie de « premier éditorial écrit par une lesbienne sur le traitement des personnes homosexuelles ». Anderson y écrit cette phrase qui résonne encore : « Chez nous, l'amour est puni au même titre que le meurtre ou le vol. »

Nous sommes en 1915. Plus d'un demi-siècle avant Stonewall. Dans une Amérique où l'homosexualité est un crime, une femme prend la plume pour dire, noir sur blanc, que l'amour entre personnes du même sexe ne devrait pas être un délit. Margaret Anderson savait que son anarchisme n'était peut-être qu'une phase. Mais elle savait que son lesbianisme ne l'était pas.

Jane Heap : amante, co-éditrice, alter ego

En 1916, Margaret rencontre Jane Heap, artiste et femme de théâtre active dans les cercles bohèmes de Chicago. C'est un coup de foudre — intellectuel, créatif, amoureux. Heap rejoint la rédaction de The Little Review sous le pseudonyme « jh » et en transforme la direction artistique. Là où Anderson est extravertie, théâtrale, optimiste et féminine, Heap est introvertie, sévère, pessimiste et masculine. Leur complémentarité fait des étincelles.

Ensemble, elles quittent Chicago pour la Californie — un passage par un ranch à Muir Woods — avant de s'installer dans le Greenwich Village de New York en 1917. C'est là qu'elles vont commettre l'acte le plus audacieux de l'histoire éditoriale américaine.

Le scandale Ulysses : arrêtées pour avoir publié Joyce

À partir de mars 1918, The Little Review commence à publier en feuilleton les premiers chapitres d'Ulysses de James Joyce — un roman alors inédit et que personne d'autre n'ose toucher. La poste américaine saisit et brûle quatre numéros de la revue. En 1920, à l'instigation d'un « croisé de la vertu », Anderson et Heap sont arrêtées et poursuivies pour obscénité.

Le procès de 1921 fait le tour du monde. Les deux femmes sont déclarées coupables et condamnées chacune à une amende de 50 dollars. Elles sont fichées, leurs empreintes digitales prélevées. Margaret Anderson vient de publier ce qu'elle appelle « le chef-d'œuvre de notre génération » — et la justice américaine la traite en criminelle. Ulysses ne paraîtra intégralement qu'en 1922, à Paris, chez Sylvia Beach.

Georgette Leblanc : un amour dans un phare normand

En 1923, Margaret Anderson rencontre à Paris Georgette Leblanc, cantatrice française, ex-compagne du dramaturge belge Maurice Maeterlinck et sœur du créateur d'Arsène Lupin, Maurice Leblanc. Une relation passionnée s'installe. Anderson accompagne Leblanc au piano dans ses récitals ; ensemble, elles entreprennent une tournée de concerts aux États-Unis.

Puis vient le phare. Après sa rupture avec Maeterlinck, Leblanc a acquis le phare désaffecté de Tancarville, en Normandie. C'est là que les deux femmes s'installent. Imaginez la scène : deux amoureuses dans un phare au bord de la Seine, recevant toute l'élite littéraire et artistique de l'époque. Le scandale est total auprès de la bourgeoisie locale. Margaret Anderson n'en a cure.

Leur amour dure près de vingt ans. Quand Leblanc tombe malade d'un cancer, Anderson la soigne avec un dévouement absolu, jusqu'à sa mort le 26 octobre 1941. Elle écrira d'elle : « Quelqu'un qui inspire un grand amour vous donne tant à penser que vous n'arrivez jamais au bout de vos souvenirs. »

« La Corde » : un cercle saphique sous l'aile de Gurdjieff

De 1935 à 1939, Anderson et Leblanc étudient les enseignements du philosophe et mystique Georges Gurdjieff dans un cadre pour le moins singulier. Le groupe qu'il forme autour d'elles s'appelle « La Corde » (The Rope), et il est composé quasi exclusivement de lesbiennes : Jane Heap, Solita Solano, Kathryn Hulme (future autrice de Au risque de se perdre), Elizabeth Gordon, Louise Davidson et Alice Rohrer. Huit femmes, liées par la quête spirituelle et par des solidarités saphiques profondes.

Ce réseau informel illustre une réalité souvent invisibilisée : dans le Paris des années 1920-1930, les femmes lesbiennes ne vivaient pas seulement dans l'ombre. Elles formaient des cercles intellectuels, artistiques et spirituels d'une richesse inouïe.

Dorothy Caruso : le dernier grand amour

En 1942, fuyant la guerre en France, Anderson embarque pour les États-Unis. Son billet ? C'est Ernest Hemingway qui le paie. Et sur le bateau, elle rencontre Dorothy Caruso, veuve du célèbre ténor Enrico Caruso. Une histoire d'amour commence, la dernière grande passion de sa vie. Les deux femmes vivent ensemble à New York jusqu'à la mort de Dorothy en 1955.

Anderson confiera : « Elle était la dernière grande amitié de ma vie. Elle avait 62 ans, jeune, belle, forte ; et je ne pouvais pas croire qu'elle allait mourir. »

Forbidden Fires : le roman lesbien perdu et retrouvé

Dans les années 1950, Margaret Anderson écrit un court roman autobiographique, Forbidden Fires (« Feux interdits »), qui raconte de manière à peine romancée le début de son histoire d'amour avec Georgette Leblanc. Le manuscrit ne sera pas publié de son vivant. Il faudra attendre 1996 — vingt-trois ans après sa mort — pour que la chercheuse Mathilda Hills retrouve le texte et le publie, accompagné de 97 photographies de la collection personnelle d'Anderson.

Ce roman perdu est un trésor de la littérature lesbienne. Il témoigne d'un jeu de séduction entre deux femmes à une époque où nommer ce désir restait un acte de bravoure.

Au Cannet, auprès de Georgette, pour toujours

Après la mort de Dorothy Caruso en 1955, Margaret Anderson retourne au Cannet, sur la Côte d'Azur, dans cette petite ville où elle avait vécu avec Georgette Leblanc. Elle y passe les dix-huit dernières années de sa vie, écrivant ses mémoires et son ultime ouvrage, The Unknowable Gurdjieff (1962).

Margaret Anderson meurt d'un emphysème le 19 octobre 1973. Elle est enterrée au cimetière Notre-Dame-des-Anges du Cannet, aux côtés de Georgette Leblanc. Deux femmes qui se sont aimées, réunies dans la mort comme elles l'ont été dans la vie. Un geste d'amour éternel qui dit, silencieusement, tout ce que la société de leur époque refusait d'entendre.

Un héritage queer enfin reconnu

En 2006, Margaret Anderson et Jane Heap ont été intronisées au Chicago Gay and Lesbian Hall of Fame. En 2014, Anderson a rejoint le Chicago Literary Hall of Fame. Un documentaire, Beyond Imagining (1991), nommé aux Oscars, lui a été consacré. Et en décembre 2025, la biographie A Danger to the Minds of Young Girls d'Adam Morgan est venue rappeler au monde ce que cette femme a accompli.

Margaret Anderson n'a pas seulement publié Joyce, Eliot ou Pound. Elle a ouvert la voie. Dès 1915, elle a posé les mots sur ce que des millions de personnes LGBTQIA+ vivent encore aujourd'hui : le droit d'aimer sans être puni·e. Elle l'a fait dans une revue littéraire, avec une plume tranchante et un courage insensé. Elle l'a fait en vivant ses amours au grand jour — Jane Heap, Georgette Leblanc, Solita Solano, Dorothy Caruso — à une époque où chacune de ces relations était un acte de résistance.

« J'ai toujours combattu pour des idées, écrira-t-elle, jusqu'à ce que j'apprenne que ce ne sont pas les idées, mais le chagrin, la lutte et les éclairs de vision qui éclairent. »

 

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