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20 Septembre 2026
Sur HBO Max, le maître Russell T Davies (It's a Sin, Queer as Folk) frappe un grand coup avec Tip Toe, un thriller de voisinage aussi drôle que glaçant. Portée par un duo d'acteur·ices tout simplement fabuleux; Alan Cumming et David Morrissey, cette minisérie en cinq épisodes dissèque le retour en force de l'homophobie et de la masculinité toxique à l'ère des réseaux sociaux. On vous dit pourquoi c'est l'une des œuvres queers les plus urgentes de l'année.
Il y a des séries qu'on regarde. Et il y a des séries qui nous regardent, nous, droit dans les yeux, et qui refusent de détourner le regard. Tip Toe appartient à cette seconde catégorie. Présentée au printemps au festival Series Mania, à Lille, avant sa diffusion sur Channel 4 puis son arrivée sur HBO Max, la nouvelle création de Russell T Davies n'est pas une fiction confortable. C'est une alarme. Et elle sonne fort.
Bienvenue à Manchester, sur et autour de Canal Street, l'artère historique du village gay de la ville, celle-là même où Russell T Davies avait planté sa mythique Queer as Folk il y a plus de vingt-cinq ans. La boucle est bouclée, mais l'ambiance a changé.
D'un côté du muret, il y a Leo Struthers (Alan Cumming) : flamboyant, drôle, généreux, patron du Spit & Polish, un bar queer qui tient à la fois du refuge, du temple et de la fête. Leo appartient à cette génération qui a survécu aux années sida, qui s'est battue pour chaque droit arraché, et qui croyait, enfin, sa visibilité définitivement acquise.
De l'autre côté, il y a Clive Goss (David Morrissey) : électricien, marié, deux fils, le visage fermé et le ressentiment en bandoulière. Radicalisé scroll après scroll par les discours complotistes et masculinistes qui saturent ses écrans, Clive est convaincu que le monde lui a été volé.
Pendant près de quinze ans, ces deux hommes ont cohabité dans une indifférence polie. Jusqu'au jour où un incident dérisoire fait tout basculer. De voisins, les voilà ennemis. Puis pire encore. Tip Toe est le récit implacable de cette escalade, un thriller domestique où l'on sait, dès les premières minutes, que ça va mal finir et où l'on regarde, glacé·es, la mécanique de la haine se mettre en marche.
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Disons-le sans détour : l'interprétation est fabuleuse, au sens le plus fort et le plus queer du terme.
Alan Cumming livre en Leo une performance monumentale, de celles qui marquent une carrière déjà bien remplie. Tour à tour hilarant, tendre, orgueilleux et bouleversant, il incarne toute une mémoire communautaire dans un seul regard. Face à lui, David Morrissey compose un Clive terrifiant précisément parce qu'il est banal : pas un monstre de cinéma, mais le voisin ordinaire, celui dont la colère sourde monte par petites crispations et menues explosions. Le fait que ces deux immenses acteurs, amis dans la vie depuis quarante ans, ne se soient jamais croisés à l'écran rend leur duel encore plus électrique.
Autour d'eux gravite une galerie de personnages qui compose le portrait d'une société fracturée. On retrouve notamment :
Paul Rhys en Melba, figure iconique de Canal Street et oracle malicieux dont une réplique donne son titre à la série cette idée qu'à force de haine ambiante, on finit par avancer sur la pointe des pieds, au cas où ;
Elizabeth Berrington (Lost Boys & Fairies) en Stephanie, meilleure amie de Leo ;
Charlie Condou en Curtis, l'ex-mari de Leo ;
Pooky Quesnel en Marie, l'épouse de Clive, prisonnière d'un couple sans tendresse ;
Jackson Connor et Joseph Evans en George et Saul, les fils de Clive, dont l'un, terrifié, n'ose pas dire à son père qu'il est gay ;
Luyanda Unati Lewis-Nyawo, Iz Hesketh et Shakeel Kimotho dans l'équipe du Spit & Polish, ainsi que Denise Welch en Diane.
Une distribution chorale qui donne chair, une transition de genre par ici, une drag vieillissante par là, un ado qui se découvre, pour rappeler une évidence : derrière chaque statistique de LGBTphobie, il y a des vies.
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Impossible de parler de Tip Toe sans saluer son architecte. Russell T Davies n'est pas seulement le showrunner qui a ressuscité Doctor Who : c'est l'un des plus grands conteurs queers de sa génération. De Queer as Folk (1999) à It's a Sin (2021), en passant par la visionnaire Years and Years qui prophétisait la montée des populismes, il n'a cessé de placer nos vies au centre du récit. Tip Toe, qu'il a écrite et créée, prolonge ce geste : le combat, dit-il en substance, est bel et bien engagé, et c'est parce que le monde devient plus dur et plus sombre qu'il devait écrire cette série.
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À la réalisation, on retrouve son fidèle complice Peter Hoar, déjà derrière la caméra d'It's a Sin et de The Last of Us, qui installe ici une gêne permanente et une angoisse sourde d'une redoutable efficacité. La série est produite par Quay Street Productions (groupe ITV Studios), la maison de la productrice Nicola Shindler, autre pilier de It's a Sin et de Queer as Folk. Phil Collinson en assure la production, avec Davies, Shindler, Hoar et Cumming en producteur·ices exécutif·ves. La partition est signée Sam Watts, la photographie Matt Gray. Bref : une équipe qui connaît nos histoires de l'intérieur.
Voilà le tour de force. Malgré la noirceur de son propos, Tip Toe reste traversée par l'humour mordant et la tendresse qui font la signature de Davies. C'est une série qui rit, qui aime ses personnages, qui refuse de les réduire à des symboles, y compris Clive, à qui l'écriture ménage de rares mais réels éclats d'humanité. Et c'est précisément ce qui la rend si dérangeante : on comprend comment un homme bascule.
Car Tip Toe ne se contente pas de montrer la haine, elle montre comment elle circule. DM, FaceTime, applis de rencontre, OnlyFans, vidéos partagées : les écrans irriguent le récit autant qu'ils nourrissent les frustrations. La violence y est d'abord verbale, faite d'insinuations et de soupçons, avant de devenir physique. Et la série pose frontalement la question de la responsabilité collective : qui est coupable quand une agression LGBTphobe survient ? Celui qui frappe ? Celui qui encourage ? Celui qui partage la vidéo ? Celui qui choisit de ne pas intervenir ?
Cette fiction fait écho au réel le plus brut. Au Royaume-Uni, comme partout dans le monde, les infractions homophobes ont augmenté d'environ 20 % en cinq ans, et les crimes transphobes de près de 50 % selon Stonewall. Tip Toe radiographie ce basculement, en y ajoutant les traumatismes qui traversent nos communautés : la mémoire des années sida, le jeunisme et le culte du corps qui excluent nos aîné·es, la solitude derrière la fête.
Attention : la série est déconseillée aux moins de 16 ans, et elle ne ménage pas son public. Certaines images sont difficiles, l'escalade est sans répit, la fin vous cueillera. Mais c'est le prix d'une œuvre qui refuse de nous mentir.
Alors que nos communautés pensaient leurs droits gravés dans le marbre, Tip Toe vient nous rappeler, avec une intelligence et une humanité rares, que rien n'est jamais acquis et que la vigilance reste notre meilleure arme. Une série magistrale, drôle et déchirante, à voir absolument. Parce qu'apprendre à regarder la haine en face, c'est déjà commencer à lui résister.

Tip Toe (2026)
Créée et écrite par Russell T Davies · Réalisée par Peter Hoar · Avec Alan Cumming, David Morrissey, Paul Rhys, Elizabeth Berrington, Charlie Condou, Pooky Quesnel · Production : Quay Street Productions (ITV Studios) · Diffusion : Channel 4 (Royaume-Uni), HBO Max · Minisérie en 5 épisodes.