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Turquie : la rafle anti-LGBTQIA+ d’Erdoğan, une répression d’État sous couvert de « protection de la famille »

Crédit photo : HANDOUT/AFP

Crédit photo : HANDOUT/AFP

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Depuis la nuit du 12 au 13 septembre 2026, la Turquie orchestre l’une des offensives les plus massives jamais menées contre sa communauté LGBTQIA+. Sous la bannière d’une opération policière baptisée « Ma famille est en sécurité », le pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan a lancé rafles, perquisitions et censure numérique dans quinze provinces. Derrière la rhétorique de la « protection de l’enfance et de la famille », c’est tout un mouvement militant que le régime cherche à criminaliser. 

« Ma famille est en sécurité » : une rafle d’État dans quinze provinces

Dans la nuit du 12 au 13 septembre, la police turque a mené des descentes coordonnées dans des bars gays, aux domiciles de militant·es et dans les locaux d’associations à travers quinze provinces, dont Istanbul, Ankara, Izmir, Mersin et Kuşadası. Des domiciles, des locaux associatifs et des établissements ont été perquisitionnés, tandis que de nombreux sites internet et comptes de médias indépendants ont été bloqués ou saisis.

Le bilan donne le vertige. Le ministre de la Justice, Akın Gürlek, a revendiqué sur X des poursuites judiciaires engagées contre 162 suspects, neuf associations et treize entreprises. Selon l’association turque des avocats pour la justice, près de 110 personnes ont été arrêtées le dimanche à travers le pays ; 106 autres ont été détenues le mardi 15 septembre à Istanbul pour avoir protesté contre ces interpellations. Le mercredi, Reuters faisait état d’au moins 31 personnes incarcérées dans le cadre des procédures en cours, tandis qu’au moins 126 manifestant·es avaient été arrêté·es la veille à Istanbul et Ankara.

Le 16 septembre, l’étau s’est resserré sur l’une des plus anciennes organisations du pays. Huit membres de Kaos GL ont été placé·es en détention provisoire dans l’attente de leur procès, et sept autres personnes liées à l’association, dont un·e journaliste, ont été libéré·es sous contrôle judiciaire. Le parquet d’Ankara reproche à l’organisation d’avoir diffusé en ligne des contenus jugés obscènes ; l’association avait alerté sur près de 50 défenseur·euses des droits placé·es en garde à vue ou visé·es par des procédures.

Sous couvert de « protection de la famille », une politique d’État LGBTIphobe

Ne soyons pas dupes du vocabulaire. Cette opération s’inscrit dans un projet politique assumé : la « décennie de la famille et de la population 2026-2035 » proclamée par Erdoğan, qui a fait de la politique familiale et démographique une priorité de son gouvernement. Le chef de l’État prend régulièrement pour cible les personnes LGBT+ dans ses discours, les qualifiant de « perverses » et les associant à la baisse de la natalité.

Le tour de passe-passe est aussi juridique que rhétorique. L’homosexualité n’est pas pénalement réprimée en Turquie : le gouvernement criminalise donc la communauté sans modifier la loi, en recourant à des chefs d’accusation liés au crime organisé, une approche inédite, selon Human Rights Watch. Autrement dit, on n’interdit pas d’exister : on transforme l’existence même en délit d’« obscénité », de « proxénétisme » ou de « stupéfiants ». Fait nouveau souligné par l’ONG, la justice cible également les financements internationaux des associations.

Rappelons-le : si l’homosexualité n’est pas criminalisée, la marche des Fiertés d’Istanbul est interdite chaque année depuis 2015, et les discours officiels désignent régulièrement les personnes LGBTI+ comme une menace pour la famille et la natalité. La nouveauté de septembre 2026, c’est le changement d’échelle : on passe de la répression des cortèges à l’attaque frontale des structures mêmes de la communauté.

Sur place, les militant·es dénoncent une offensive « sans précédent »

Face à la rafle, les premier·es concerné·es refusent le silence. Quinze organisations turques de défense des droits humains, dont la branche locale d’Amnesty International, ont dénoncé le ciblage de l’ensemble du mouvement LGBT+ et jugé inacceptable de criminaliser des activités légales en les mêlant à des accusations de proxénétisme ou d’obscénité.

Du côté de Human Rights Watch, Emma Sinclair-Webb, directrice Turquie de l’ONG, insiste sur le caractère inédit de la manœuvre : des chefs d’accusation très variés, mais tous rangés dans le cadre de la lutte contre le crime organisé.

Dans l’hémicycle turc, des voix d’opposition s’élèvent aussi. La députée de gauche Sevda Karaca affirme que l’objectif du pouvoir n’est pas seulement de faire taire des associations, mais de diviser la société et de préparer une répression plus large en transformant les LGBT+ en ennemi·es. La députée du parti prokurde DEM d’Istanbul, Özgül Saki, rappelle de son côté que les droits LGBTI+ sont des droits humains et accuse le gouvernement de vouloir réduire la société à un seul mode de vie sous couvert de « protéger la famille ». Le parti DEM, intermédiaire dans le processus de paix engagé avec le PKK, a estimé que le langage de la paix ne pouvait aller de pair avec la répression.

Le volet numérique complète le tableau d’une société civile bâillonnée. Amnesty International indique que plus de 180 comptes appartenant à des organisations LGBT+, des militant·es, des journalistes et des médias ont été bloqués ou restreints, le compte X d’Amnesty International Turquie figurant lui-même parmi les cibles. Parmi les associations visées : Kaos GL, 17 Mayıs, ÜniKuir, Pembe Hayat, SPoD, Genç LGBTI+, Hêvî, Lambdaistanbul et Muamma LGBTİ+.

Réactions internationales : l’Europe « préoccupée », la société civile mobilisée

À l’étranger, les condamnations se sont multipliées, avec plus ou moins de fermeté. Dès le lundi 14 septembre, la Commission européenne a fait part de sa « préoccupation », son porte-parole Christian Wigand rappelant qu’Ankara, pays candidat à l’UE, suit la situation de près. La Commission a insisté sur l’obligation de garantir les droits humains indépendamment de l’identité de genre ou de l’orientation sexuelle.

Le rapporteur sur la Turquie au Parlement européen, Nacho Sánchez Amor, a dénoncé sur X une escalade choquante et une violation flagrante des droits fondamentaux et des engagements internationaux du pays. Du côté du Conseil de l’Europe, le commissaire aux droits de l’homme Michael O’Flaherty a jugé le 15 septembre que de simples références aux « valeurs familiales » ou à la « protection des enfants » ne peuvent servir de justification aux restrictions des droits humains.

La solidarité s’est aussi organisée dans la rue. Le 18 septembre 2026, Amnesty International s’est jointe aux mobilisations partout dans le monde et en France, aux côtés de l’Inter-LGBT, pour soutenir la communauté LGBTI+ de Turquie.

En France : la solidarité militante… et le silence du gouvernement

C’est un point qu’il faut nommer clairement : à ce jour, aucune réaction officielle du gouvernement français n’a été rendue publique. Ce sont les élu·es locaux·ales, les partis d’opposition, les syndicats et le tissu associatif qui ont porté la voix de la solidarité , pas l’exécutif.

Le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, a dénoncé sur X la vague de répression qui frappe les personnes LGBTQIA+ en Turquie. Le Parti socialiste a condamné la répression, exigé la libération immédiate des personnes détenues et appelé la France, l’UE et le Conseil de l’Europe à répondre avec fermeté. Les Écologistes ont exprimé le 18 septembre leur « profonde indignation » et interpellé le président de la République. Le syndicat Solidaires a de son côté appelé à interpeller le gouvernement français et les institutions européennes pour qu’ils condamnent fermement cette répression et agissent concrètement.

Que la société civile doive ainsi sommer l’État français de réagir en dit long. La Ligue des droits de l’Homme demande d’ailleurs au gouvernement de renforcer les recommandations aux voyageur·euses LGBTI+ se rendant en Turquie et d’alerter clairement sur les risques liés à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre. Une exigence minimale, restée pour l’instant lettre morte.

Comment soutenir les militant·es et associations turques

La solidarité internationale n’est pas un slogan : elle se traduit en gestes concrets. Voici comment agir depuis la France et l’espace francophone.

Faire connaître et soutenir les associations ciblées. Kaos GL, basée à Ankara et fondée en 1994, est l’une des plus anciennes et des plus importantes organisations LGBTQI+ de Turquie (kaosgl.org). À ses côtés, des structures comme SPoD, Pembe Hayat, Lambdaistanbul, l’Association du 17 mai ou ÜniKuir portent au quotidien la défense des droits. Relayer leurs publications, faire circuler leurs comptes censurés et, quand c’est possible, les soutenir financièrement, c’est maintenir leur visibilité malgré le blocage.

Rejoindre et relayer les mobilisations. À Paris, un rassemblement s’est tenu le vendredi 18 septembre 2026 à 19 h, place de la Bolivie, près de l’ambassade de Turquie — un point de convergence appelé à se prolonger. Surveiller les appels de l’Inter-LGBT, de la LDH et d’Amnesty International France permet de rejoindre les prochaines actions.

Soutenir les organisations françaises qui coordonnent la solidarité. L’Inter-LGBT, la LDH, l’ACORT (Assemblée citoyenne des originaires de Turquie), le Cedetim, le Crid et le Collectif Orta Şeker figurent parmi les signataires de l’appel à mobilisation.

Interpeller les élu·es. Écrire à ses député·es, eurodéputé·es et au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères pour exiger une position officielle de la France : le silence de l’exécutif n’est pas une fatalité.


On le répète : Les existences de chacun.e.s ne se négocient pas. Ce qui se joue à Istanbul, Ankara ou Izmir nous concerne toutes, tous et toustes, parce qu’aucune frontière n’arrête la solidarité.

 

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