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Family Watch International : La fondation américaine qui exporte l'homophobie dans le monde

Family Watch International : La fondation américaine qui exporte l'homophobie dans le monde
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Elle ne fait pas la une des journaux. Son budget annuel tiendrait dans le compte en banque d'une PME de province. Et pourtant, Family Watch International — une fondation chrétienne fondamentaliste basée dans la banlieue de Phoenix, en Arizona — est au cœur de l'une des offensives anti-LGBT les plus organisées et les plus efficaces de ces vingt dernières années. Du durcissement spectaculaire de la loi sénégalaise en mars 2026 aux lois ougandaises prévoyant la peine de mort pour certains actes homosexuels, en passant par le Ghana, le Mali ou le Burkina Faso, une même mécanique se répète. Et au centre de cette mécanique, on retrouve presque toujours le même nom : Sharon Slater. Enquête sur un lobby discret mais redoutablement structuré, qui a fait de l'Afrique son terrain de jeu favori.

Une fondation née d'un "éveil politique"

Pour comprendre Family Watch International (FWI), il faut remonter à 1999 et à une conférence à Genève. Sharon Slater, mère de sept enfants (dont trois adoptés au Mozambique), mormon pratiquante sans aucun engagement politique préalable, y assiste pour la première fois à un rassemblement du World Congress of Families (WCF). Elle en ressort transformée. Elle écrira plus tard : "Je n'avais jamais été impliquée dans une cause. Cette expérience a changé la direction de ma vie."

Le WCF, qui l'a ainsi "éveillée", n'est pas un groupe anodin. Classé groupe haineux anti-LGBT par le Southern Poverty Law Center (SPLC), ce réseau américano-russe rassemble la droite chrétienne internationale pour combattre l'avortement, la contraception et les droits des personnes LGBT au nom de la défense de la "famille naturelle" — comprenez : hétérosexuelle, nombreuse et soumise à Dieu.

Quelques semaines après Genève, Slater crée Global Helping to Advance Women and Children (Global HAWC), qui deviendra Family Watch International. L'organisation est officiellement enregistrée comme association à but non lucratif (501c3) à Gilbert, Arizona. Son statut fiscal lui permet de collecter des dons défiscalisés. Sa mission affichée : "protéger et promouvoir la famille comme unité fondamentale de la société." Derrière ce vernis consensuel, l'agenda est limpide : s'opposer à tout ce que la droite chrétienne américaine perçoit comme une menace pour le modèle familial traditionnel — droits LGBT, éducation sexuelle, avortement, contraception.

Sharon Slater : le portrait d'une activiste en croisade mondiale

Sharon Slater se présente elle-même comme une "leader internationalement reconnue dans l'effort de promouvoir et protéger la famille et les valeurs familiales." La réalité de ses activités est plus crue. Selon le SPLC, elle affirme régulièrement que les personnes LGBT sont "davantage sujettes aux maladies", "nettement plus libérées sexuellement" et "plus susceptibles de se livrer à la pédophilie". Elle soutient que l'homosexualité est un trouble mental issu de traumatismes infantiles, et que les thérapies de conversion permettent d'éliminer l'attirance pour les personnes du même sexe.

Ces positions, unanimement rejetées par la communauté scientifique et médicale internationale, sont présentées sous un habillage soigné : celui de la protection de l'enfance. Le discours de Slater revient comme un leitmotiv : "Ils s'en prennent à nos enfants. Parce qu'ils savent que s'ils parviennent à élever la prochaine génération dans leurs idéologies radicales de genre et de sexualité, ils auront la culture, ils auront l'avenir."

À ses côtés opère son mari, Greg Slater, vice-président senior chez Intel — l'un des plus grands fabricants de microprocesseurs au monde, qui affiche par ailleurs publiquement son soutien à l'égalité des droits LGBT. Greg Slater est conseiller juridique de FWI et forme des diplomates étrangers aux stratégies législatives anti-LGBT. Un double jeu pour le moins saisissant.

Sur le plan international, Sharon Slater n'est pas une amateure. Elle bénéficie du statut consultatif de FWI auprès du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC), ce qui lui permet d'accéder aux couloirs de l'ONU à New York. Elle y préside le UN Family Rights Caucus et organise chaque année le Global Family Policy Forum, une conférence destinée aux ambassadeurs et délégués onusiens. Elle a rédigé de nombreux livres blancs sur les politiques familiales, diffusés dans plus de 170 pays via sa newsletter. Elle a également produit plusieurs documentaires de propagande anti-LGBT, dont The War on Children : The Comprehensive Sexuality Education Agenda et Cultural Imperialism : The Sexual Rights Agenda — dont le titre seul résume la rhétorique centrale de l'organisation.

La stratégie FWI : former, connecter, effacer les traces

Ce qui rend Family Watch International particulièrement efficace — et particulièrement difficile à combattre — c'est la sophistication de sa méthode. Là où d'autres organisations évangéliques américaines opèrent de manière bruyante et visible, FWI mise sur la discrétion et le travail de fond.

Former les élites politiques africaines

Depuis au moins 2010, FWI invite chaque année des ambassadeurs africains à l'ONU à des sessions de formation organisées aux États-Unis, notamment chez les Slater à leur domicile de Gilbert, Arizona. Ces formations, qui accueillent une vingtaine de participants, portent sur deux thèmes : comment s'opposer aux droits LGBT et à l'éducation sexuelle complète, et comment négocier efficacement ces positions dans les instances internationales. L'ambassadeur zambien à l'Union africaine, Emmanuel Mwamba, a publiquement confirmé avoir participé à deux de ces sessions — après quoi il est devenu l'une des voix les plus virulentes contre l'éducation sexuelle dans son pays.

Organiser des conférences interafricaines

FWI co-organise régulièrement des conférences interparlementaires sur le continent africain, réunissant des législateurs, des leaders religieux et des militants anti-LGBT venus de dizaines de pays. Ces rencontres ont un double objectif : créer des réseaux solides entre acteurs locaux, et leur fournir des argumentaires clés en main. En avril 2023, une telle conférence à Entebbe, en Ouganda, se tient en présence de Sharon Slater et de la Première Dame Janet Museveni. Moins de deux mois plus tard, le président Museveni signe l'une des lois anti-LGBT les plus sévères au monde.

En mai 2025, c'est à Nairobi, au Kenya, que se tient la Pan-African Conference on Family Values, co-parrainée par FWI et d'autres groupes ultra-chrétiens américains. Sharon Slater y présente la session d'ouverture. Parmi les participants figure Peter Kaluma, le parlementaire kenyan à l'origine d'un projet de loi criminalisant sévèrement l'homosexualité dans son pays. Sur son étagère, chez lui à Nairobi, trône un exemplaire du livre de Slater sur les valeurs familiales.

Africaniser le discours pour masquer les origines américaines

La stratégie de FWI a évolué au fil des années. Jedidah Maina, directrice d'une ONG kenyane, résume l'évolution ainsi : entre 2010 et 2015, le mouvement anti-LGBT en Afrique était "largement composé d'évangéliques blancs américains comme Family Watch International." Depuis, il a muté. Les conférences sont désormais présentées et animées par des acteurs africains. Le discours est identique, les visages ont changé. L'objectif : rendre l'agenda indécelable, le faire passer pour une résistance africaine authentique à l'"impérialisme occidental" — alors qu'il est précisément conçu et financé depuis l'Arizona.

Le mensonge du "néo-colonialisme occidental"

L'argument rhétorique central de FWI mérite qu'on s'y arrête, tant il est habile et tant il prospère. L'organisation retourne la réalité historique : les droits LGBT seraient une importation occidentale, une forme de néo-colonialisme culturel imposée à des sociétés africaines souveraines. Sharon Slater le martèle dans chaque conférence, dans chaque documentaire : l'ONU et les ONG occidentales chercheraient à "coloniser" culturellement l'Afrique au nom d'un agenda sexuel radical.

C'est un mensonge documenté. Comme le rappellent Human Rights Watch et de nombreux historiens, c'est précisément la colonisation qui a introduit la criminalisation de l'homosexualité dans la grande majorité des pays africains, via les sodomy laws britanniques du XIXe siècle, reprises dans les codes pénaux postcoloniaux. Le révérend Kapya John Kaoma, chercheur et théologien, a analysé ce phénomène avec précision : il considère que FWI est elle-même une forme de colonialisme, par laquelle la droite chrétienne américaine cherche à globaliser ses guerres culturelles internes et à étendre son influence sur le sol africain.

Le paradoxe est vertigineux : une organisation basée en Arizona, animée par des militants mormons américains, accuse les défenseurs des droits LGBT d'imposer leurs valeurs à l'Afrique — tout en finançant, formant et organisant des campagnes législatives à travers tout le continent.

Sénégal, Ghana, Mali, Burkina Faso : une vague coordonnée

2025-2026 marque une accélération inquiétante. En quelques mois, plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest franchissent des seuils législatifs inédits.

Au Sénégal, le 11 mars 2026, l'Assemblée nationale adopte une loi portant la peine maximale pour "actes contre nature" de cinq à dix ans de prison, introduisant des amendes pouvant atteindre 10 millions de francs CFA, et sanctionnant désormais aussi la "promotion ou le financement" de l'homosexualité. La loi est adoptée à une très large majorité. L'ONU, Human Rights Watch et la FIDH appellent le président Bassirou Diomaye Faye à ne pas la promulguer. Dès février 2026, douze hommes avaient déjà été arrêtés à Dakar pour "actes contre nature." L'ONUSIDA s'alarme : en criminalisant les personnes LGBT, le Sénégal aggrave une épidémie de VIH déjà préoccupante — les nouvelles infections ont augmenté de 36 % entre 2010 et 2024.

Au Ghana, un projet de loi introduisant des peines de prison pour les "actes homosexuels" et punissant leur "promotion" a été adopté une première fois en 2024, avant d'être réintroduit en 2025 dans la nouvelle législature. Au Mali, un nouveau code pénal adopté en 2024 criminalise désormais explicitement les relations homosexuelles consenties. Au Burkina Faso, une loi similaire est adoptée en septembre 2025.

Dans chaque cas, le lien documenté avec FWI varie en degré, mais la mécanique est identique : des conférences préalables, un réseau d'acteurs locaux formés par des organisations américaines, un argumentaire standardisé sur la "souveraineté culturelle" et la protection de l'enfance — et des lois qui font des personnes LGBT les cibles d'une répression institutionnalisée.

Un groupe haineux aux moyens limités, à l'impact illimité

L'un des aspects les plus frappants de l'histoire de FWI est la disproportion entre ses ressources et son influence. En 2020, ses recettes totales déclarées ne dépassaient pas 263 000 dollars. L'organisation emploie une poignée de personnes. Sharon Slater elle-même a longtemps travaillé comme bénévole.

Et pourtant. Une avocate kenyane d'Amnesty International, Tabitha Saoyo Griffith, résume ainsi la situation : "Chaque fois qu'une loi anti-LGBT est adoptée en Afrique, vous pouvez être sûrs que Sharon Slater y a mis la main." Nicholas Opiyo, éminent défenseur des droits humains ougandais, observe de son côté que ces lois sont "très organisées dans leur planification et dans la mobilisation politique de la population." L'adoption de la loi, dit-il, n'est que "le bout visible d'un processus très méticuleux."

Le secret de cette efficacité tient en trois mots : réseau, formation, narratif. FWI ne financerait pas directement des campagnes politiques locales — ce qui l'exposerait à des poursuites. Elle forme des relais, leur fournit des outils, les connecte entre eux, et les laisse porter le projet en leur nom propre. C'est précisément ce qui rend la chaîne de causalité difficile à prouver juridiquement, tout en étant parfaitement documentée par les journalistes et les chercheurs.

Ce que l'on peut faire

Face à cette offensive organisée, des contre-mouvements existent. Des organisations comme Human Rights Watch, la FIDH, Amnesty International ou le SPLC documentent, dénoncent et intentent des recours juridiques. Des militant·es africains risquent leur liberté — parfois leur vie — pour défendre les droits des personnes LGBT sur le continent. Des États donateurs conditionnent leur aide à des garanties en matière de droits humains.

Mais la réalité est que FWI bénéficie d'un contexte favorable : l'administration Trump, revenue au pouvoir en 2025, a durci la position des États-Unis à l'ONU sur les questions de droits reproductifs et sexuels. Les groupes chrétiens conservateurs américains ont le vent en poupe à Washington. Et Sharon Slater, elle, continue de sillonner le monde, de conférence en conférence, de parlement en parlement.

En Conclusion

Family Watch International n'est pas une organisation comme les autres. Derrière sa façade de "défense de la famille", elle mène une guerre idéologique transnationale, méthodique et bien financée — relativement à son budget — contre les droits fondamentaux des personnes LGBT. Son terrain de jeu principal est l'Afrique, où elle exploite des fractures sociales préexistantes, retourne l'histoire coloniale à son profit, et s'appuie sur des relais locaux soigneusement formés et connectés.

La vague législative qui déferle sur l'Afrique de l'Ouest depuis 2024 — Sénégal, Ghana, Mali, Burkina Faso — n'est pas un hasard. Ce n'est pas non plus une expression spontanée de "valeurs africaines". C'est le résultat d'un travail de fond, patient, organisé, financé depuis l'Arizona et orchestré à travers les couloirs de l'ONU à New York.

Il est temps de le nommer clairement.

Sources : Southern Poverty Law Center, Wikipedia (Family Watch International), CNN (décembre 2023), openDemocracy, Human Rights Watch, FIDH, Democracy in Africa, 76crimes.com, Ipas, GLAAD Accountability Project

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