Libres,Fièr.es et Rien d'autre!
5 Mai 2026
Au Sénégal, une loi liberticide votée en mars 2026 a transformé le simple fait de se soigner en acte suspect. Des personnes vivant avec le VIH fuient les centres de traitement, jettent leurs médicaments ou s'exilent dans les pays voisins — de peur que leurs antirétroviraux ne les envoient directement en prison. Un paradoxe meurtrier, documenté par les autorités sanitaires elles-mêmes, qui menace d'effacer des décennies de lutte contre le sida.
Imaginez devoir choisir entre prendre votre traitement et rester en liberté. C'est le choix impossible auquel font face aujourd'hui des milliers de personnes séropositives au Sénégal, depuis que l'État a décidé de faire de leur ordonnance une pièce à conviction.
Depuis février 2026, une vague d'arrestations sans précédent s'abat sur les personnes LGBT+ sénégalaises. La gendarmerie interpelle, les réseaux sociaux amplifient, et dans ce chaos répressif, quelque chose d'inédit s'est produit : lors des perquisitions, les forces de l'ordre ont commencé à brandir les antirétroviraux (ARV) — ces médicaments vitaux contre le VIH — comme des preuves d'homosexualité. Des préservatifs photographiés comme éléments accablants. Des tests sérologiques forcés. Des statuts VIH rendus publics dans les communiqués officiels.
Human Rights Watch a été parmi les premier·es à documenter cette dérive : utiliser la possession de traitements anti-VIH comme preuve d'homosexualité, forcer des tests VIH et rendre publique la séropositivité d'une personne, c'est non seulement une violation flagrante du droit à la vie privée, mais c'est aussi saboter les efforts essentiels de prévention et de traitement du VIH/SIDA.
Un cas concret illustre cette logique kafkaïenne. Fin avril 2026, à Almadies II, des policiers fouillent l'appartement de deux hommes soupçonnés d'homosexualité. Leur trouvaille présentée comme accablante ? Trois flacons de comprimés, dont un antirétroviral. L'un des deux hommes avait sauté du balcon pour échapper à la foule qui cherchait à le lyncher.
Se soigner, au Sénégal en 2026, peut vous envoyer en prison.
Pour comprendre l'ampleur du désastre, il faut revenir sur la séquence législative de ces derniers mois. Le 11 mars 2026, l'Assemblée nationale sénégalaise adopte à une large majorité une réforme du code pénal portant les peines pour « actes contre nature » de 1 à 5 ans… à 5 à 10 ans d'emprisonnement. Le sursis est supprimé. Toute condamnation est désormais immédiatement effective. La loi va plus loin encore en criminalisant l'« apologie de l'homosexualité » : journalistes, militant·es, ONG — quiconque prend la parole en faveur des droits LGBT s'expose à des poursuites.
Promulguée le 30 mars par le président Bassirou Diomaye Faye, malgré les appels de l'ONU, de la FIDH et de Human Rights Watch, cette loi est revendiquée personnellement par le Premier ministre Ousmane Sonko : « J'ai déposé moi-même le projet de loi. C'est le premier projet que je porte moi-même. »
Dans le sillage de cette législation — et des arrestations qui l'ont précédée dès février —, la militante Fama de Stop homophobie avait prévenu avec une clarté glaçante : « La loi ne fera pas disparaître des citoyens : elle les rend simplement plus vulnérables. »
Elle avait raison.
Le Conseil national de lutte contre le sida (CNLS) du Sénégal a mené, fin février 2026, une enquête interne auprès de 22 centres de traitement du VIH. Les résultats sont sans appel : en un seul mois, la fréquentation a chuté de 25,6 %. De 2 425 patient·es en janvier, on est passé·es à 1 803 en février.
Ce ne sont pas des chiffres abstraits. Ce sont des personnes qui ont renoncé à récupérer leurs médicaments. Des personnes qui ont préféré risquer leur vie plutôt que risquer leur liberté.
Des entretiens de suivi menés par le CNLS auprès de plus de 50 hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes confirment ce que tout le monde savait déjà : ils évitent les centres de soins par peur d'être dénoncés, arrêtés, ou victimes de violences physiques et verbales.
Un témoin, cité par Reuters, résume la terreur ordinaire devenue quotidienne : « J'ai peur qu'il y ait davantage de décès liés au VIH... les gens auront peur de montrer ou de garder leurs médicaments. Certains ne voudront même plus poursuivre leur traitement de peur d'être vus ou associés à cela. »
Voilà le cœur du paradoxe meurtrier. Le gouvernement sénégalais prétend protéger la santé publique en accusant des hommes séropositifs de « transmission volontaire du VIH ». Mais c'est précisément sa répression qui crée les conditions d'une recrudescence de l'épidémie.
L'interruption des traitements antirétroviraux entraîne mécaniquement une reprise de la charge virale. Une charge virale non supprimée augmente le risque de transmission. Et pire encore : des interruptions prolongées favorisent le développement de résistances virales, qui peuvent ensuite se transmettre à d'autres personnes — y compris hétérosexuelles.
Le risque ne concerne pas que les communautés LGBT+. Comme le résume un acteur associatif sous anonymat : « Tel que le problème est présenté, on a l'impression que tout porteur du VIH est homosexuel. Ce qui rend la problématique encore plus complexe. » L'amalgame entretenu par les médias sénégalais et les autorités expose l'ensemble des personnes séropositives à une stigmatisation accrue — et les éloigne, elles aussi, du système de soins.
Certain·es fuient carrément le pays. Le Réseau national des populations clés dans la lutte contre le VIH/Sida (Renapoc) alerte : des personnes tentent de se réfugier dans les pays voisins, interrompant leur traitement dans la fuite.
Le désastre ne s'arrête pas aux patient·es. Les associations de prévention, celles qui font le travail de terrain que l'État ne fait pas, sont elles aussi hors-jeu.
Le Renapoc voit ses membres harcelé·es en ligne : noms, adresses, numéros de téléphone divulgués par des influenceurs. Résultat : les activités de sensibilisation au dépistage sont suspendues. Plusieurs structures ont fermé leurs permanences.
Un activiste a confié à Human Rights Watch que les travailleurs médicaux communautaires craignaient des poursuites si leurs coordonnées étaient retrouvées dans les téléphones des hommes arrêtés. Donner sa carte de visite à un patient LGBT pourrait désormais constituer un délit d'« apologie ».
Dans ce contexte, la loi criminalisant toute forme de soutien aux personnes LGBT+ ne frappe pas seulement les personnes queer. Elle neutralise le tissu associatif de santé publique dans son ensemble.
Selon le dernier rapport du CNLS d'octobre 2025, le Sénégal finance à 70,1 % sa lutte contre le sida grâce à des bailleurs de fonds étrangers. Un pays qui brandit sa souveraineté nationale pour justifier des lois homophobes, mais qui dépend à plus des deux tiers de financements internationaux pour soigner ses citoyen·nes séropositif·ves.
L'ONUSIDA et l'OMS ne cessent de le répéter : les lois criminalisant les relations entre personnes de même sexe freinent l'accès aux soins, renforcent la stigmatisation et compromettent les stratégies de prévention. Ce n'est pas une opinion militante. C'est une conclusion de santé publique, étayée par des décennies de données.
Le Sénégal est en train de le vérifier à ses dépens — et ses citoyen·nes les plus vulnérables en paient le prix.
Stop homophobie a lancé une campagne de dons pour venir en aide aux personnes LGBT+ au Sénégal : hébergement d'urgence, prise en charge, accompagnement juridique. Le lien est sur leur site : stophomophobie.com
Parce qu'alerter, c'est bien. Agir, c'est mieux.