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Queer de Rien

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Mois des Fiertés 2026 : le bingo de la haine ordinaire

Mois des Fiertés 2026 : le bingo de la haine ordinaire
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C'est juin qui s'en vient. Et comme chaque année, les publications sur les Marches des Fiertés ouvrent les vannes. Insultes, transphobie décomplexée, injonctions à la discrétion, questions pièges sur la fierté, géopolitique de pacotille et wokisme brandi comme un gri-gri : la haine anti-LGBT+ ne manque pas d'imagination, mais elle manque cruellement d'originalité. Décryptage d'un bingo que l'on connaît par cœur — et qui ne nous fera pas rentrer dans le rang.
La honte, c'était avant. La haine, c'est maintenant.

Vous l'avez vu. Sous l'annonce de la Marche des Fiertés de Paris — le 27 juin prochain — comme sous chaque photo d'un drapeau arc-en-ciel hissé en mairie, les mêmes commentaires ont déferlé. Homophobes. Transphobes. Violents. Prévisibles.

Ce n'est pas une impression. C'est documenté, chiffré, acté. Le 11 mai dernier, SOS Homophobie publiait la 30ᵉ édition de son rapport annuel : 1171 cas de LGBTIphobie recensés pour la seule 2025, soit davantage qu'en 2024 — et ces chiffres ne sont évidemment pas exhaustifs. Le rapport décrit un climat de banalisation des violences anti-LGBT en France, entre haine en ligne, harcèlement scolaire et discours de plus en plus décomplexés dans le débat public. Une hausse de 27 % par rapport à l'année précédente.

L'un des constats majeurs est la prolifération des discours de haine, particulièrement sur les réseaux sociaux comme X, TikTok ou Instagram. Tanguy Poiret, bénévole pour SOS Homophobie à Lyon, parle d'une libération de la haine, d'une banalisation, d'une normalisation de la violence verbale — « dans les propos, dans les insultes, dans les menaces de mort aussi ».

Et cette haine verbale ne reste pas derrière les écrans. Plus de 180 agressions physiques ont été recensées en un an, dont plus de 40 % en pleine rue, en plein jour. Le lien est établi et documenté : « En balançant de la haine sur les réseaux sociaux, on rend possible la mise en danger de la vie, littéralement, de personnes de la communauté. »

Mais la haine, en juin, a plusieurs visages. Voici le bingo.

Case 1 — « Restez discrets » : la haine qui se croit polie

Il y a la haine franche. Et puis il y a l'autre — celle qui se drape dans la modération, la bienveillance, le bon sens. « Faites ce que vous voulez, mais gardez ça chez vous. » « On n'a pas besoin de savoir. » « Pourquoi l'afficher ? »

Ce registre-là est plus insidieux, parce qu'il se présente comme raisonnable. Il ne l'est pas.

Cette injonction à la discrétion repose sur un postulat jamais énoncé mais toujours présent : l'existence queer serait acceptable à condition d'être invisible. On tolère, à condition qu'on ne voit rien. La formule est la même partout, des contextes les plus répressifs aux sociétés qui se croient libérales : « Vous avez le droit d'être gay, mais vous n'avez pas besoin de le dire. »

Le problème, évidemment, c'est que personne ne demande aux couples hétérosexuels de ranger leurs mains dans leurs poches, de retirer leurs photos de couple de leurs profils, d'éviter de mentionner leur mariage en société. L'hétérosexualité est constamment présente dans notre imaginaire comme quelque chose qui « va de soi » — la case originelle qui domine toutes les autres, si omniprésente qu'on ne la voit plus. C'est précisément ce qu'on appelle l'hétéronormativité : une norme si profondément ancrée qu'elle se rend invisible à elle-même, tout en exigeant l'invisibilité des autres.

Demander aux personnes queer de se faire discrètes, ce n'est pas de la modération. C'est leur signifier que leur existence est un problème. La Marche des Fiertés est née précisément pour en finir avec cette invisibilité et cette stigmatisation : offrir à chacun·e la visibilité qui lui a longtemps été refusée constitue toujours l'une de ses missions principales.

Case 2 — « Il n'y a que deux sexes » : le catéchisme des ignorants

La transphobie, crue, décomplexée, fièrement affichée sous chaque publication qui ose mentionner une personne trans ou non binaire.

« Tu ne seras jamais une vraie femme. » « Il n'y a que deux sexes, un point c'est tout. » Les variantes sont infinies, le fond est identique : nier l'existence de celles et ceux qui ne rentrent pas dans les cases.

Commençons par le « il n'y a que deux sexes », brandi comme une vérité scientifique imparable. D'un point de vue biologique, il existe des personnes intersexes dont les caractéristiques sexuelles ne correspondent pas aux définitions binaires traditionnelles. Certaines ont à la fois des testicules et des ovaires, d'autres des chromosomes XX mais un pénis, d'autres encore des chromosomes XY avec un taux élevé d'œstrogènes, d'autres enfin des chromosomes XXY. Affirmer qu'il y a deux sexes, un spectre entre deux pôles ou davantage est, en fin de compte, une question de définitions. La biologie elle-même ne tranche pas aussi catégoriquement que les commentateurs du dimanche.

Mais surtout — et c'est là où la confusion est entretenue volontairement — sexe biologique et identité de genre ne sont pas la même chose. L'un désigne des caractéristiques physiologiques, l'autre une expérience intérieure de soi, construite, vécue, incarnée. Mélanger les deux pour invalider les personnes trans, c'est soit de l'ignorance, soit de la mauvaise foi. Souvent les deux.

Quant aux « tu ne seras jamais une vraie femme » — au-delà de la cruauté gratuite, que dit exactement ce commentaire ? Qu'il existe une autorité suprême, quelque part, habilitée à certifier la féminité ou la masculinité des gens ? Ces petites phrases ne sont pas des arguments. Ce sont des coups portés délibérément contre des personnes dont 60 % subissent déjà des violences intrafamiliales, et dont les difficultés de santé mentale sont directement corrélées au niveau de rejet social qu'elles subissent.

Case 3 — « Et moi je m'identifie en tant que voiture » : le grand sketch de ceux qui n'ont rien compris

Ah, la blague de la voiture. Ou du dauphin. Ou de l'arbre millénaire. Le classique absolu, posté avec l'air de celui qui vient de démonter toute la pensée queer en une seule réplique !

Cette pirouette repose sur une confusion volontaire entre identité de genre — une expérience psychologique profonde, documentée, reconnue par l'ensemble des organisations médicales et psychiatriques mondiales — et n'importe quel caprice fantasmé. Comme si s'identifier à un genre différent de celui assigné à la naissance était de l'ordre du « j'ai envie d'être une licorne ce matin ».

Les personnes non binaires, qui refusent d'appartenir au système binaire de notre société, sont invisibilisées, agressées parfois. « Personne ne parle de nous dans les médias, dans les documentaires LGBT+… », témoigne Dave, interrogé par Le Castor Magazine. Le combat pour exister est bien réel, pas imaginaire.

Plus de la moitié des personnes non binaires — 51 % — déclarent avoir subi des discriminations dans l'année écoulée : refus de prise en compte de leur identité, mégenrages répétés, difficultés d'accès à des services essentiels, avec des conséquences directes sur leur santé mentale. En comparaison avec les personnes trans binaires, celles non binaires feraient face à un stress plus important et spécifique, associé à une plus forte suicidalité.

Alors non, se moquer en disant « je m'identifie en tant que voiture », ce n'est pas une blague inoffensive. C'est cracher sur des personnes qui luttent quotidiennement pour être reconnues dans leur propre existence. Les voitures n'ont pas de détresse identitaire. Elles ne se suicident pas.

Case 4 — « Allez à Gaza » : quand la haine cherche une caution géopolitique

Crédit photo Zoé Arcand

 

Un commentaire revient avec une régularité mécanique : « Allez défiler à Gaza, on verra si vous êtes aussi courageux·ses. » L'air de rien, l'argument semble faire mouche. Il se croit habile. Il est surtout cynique.

Le raisonnement implicite : puisque des personnes LGBT+ sont persécutées dans certains pays du monde, les marches de fiertés en France seraient un luxe indécent, voire une provocation. Comme si la souffrance des uns devait condamner les autres au silence. Comme si les droits étaient un gâteau à se partager en quantité limitée, et qu'exister fièrement ici revenait à voler de la visibilité à celles et ceux qui risquent leur vie là-bas.

C'est absurde. Et les personnes qui balancent ce commentaire le savent. La preuve : ce sont rarement les mêmes qui se mobilisent effectivement pour les droits des personnes queer en Iran, en Tchétchénie ou en Ouganda. À Gaza et ailleurs en Palestine, les personnes LGBTQIA+ ne défilent pas — elles se cachent, elles se terrent, parce qu'elles risquent réellement leur vie. Ce constat, douloureux et réel, n'est pas un argument contre les Marches des Fiertés en France. C'est, au contraire, une raison supplémentaire de les tenir — pour maintenir visible ce que d'autres ne peuvent pas encore revendiquer.

« Allez à Gaza » n'est pas une invitation à la solidarité internationale. C'est la géopolitique utilisée comme outil de bâillon. Même combat, autre costume.

Case 5 — « Vous serez au front les premiers » : le vieux fantasme de la virilité en uniforme

Et puis cette autre catégorie, qui sent la sueur et le vestiaire de rugby : « Au lieu de défiler, vous feriez mieux d'aller au front. » Sous-entendu : les personnes LGBT+ seraient trop efféminées, trop fragiles, trop déviantes pour se battre.

Ce commentaire révèle avant tout une obsession pour un idéal de virilité guerrière dont la robustesse est, disons-le, très discutable. Depuis l'Antiquité, l'idéal viril s'est construit notamment dans la guerre — un modèle ancré dans les valeurs de force, de vaillance et de sacrifice. Un modèle que la droite réactionnaire continue d'agiter comme un étendard, précisément parce qu'il exclut les femmes, les personnes queer, et tout ce qui déroge à la norme hétéro-masculine.

Les faits résistent pourtant aux fantasmes. Environ 10 % des militaires français s'identifient aujourd'hui comme LGBT. Des personnes trans, gayes, lesbiennes, non binaires servent dans les armées de nombreuses démocraties — et le font sans que la République s'effondre. Le courage n'a ni genre ni orientation sexuelle. Il n'a jamais eu besoin de l'homophobie pour exister.

Ce commentaire ne dit rien de la défense nationale. Il dit tout de la peur que provoque, chez certains, l'existence de personnes qui ne valident pas leur conception étroite de ce qu'un homme ou une femme devrait être.

Case 6 — « Wokisme » : le mot qui ne veut rien dire, sauf disqualifier

Et enfin, la cerise sur le gâteau empoisonné : « C'est encore du wokisme. » Jeté là, sans définition, sans argument, comme une formule magique censée clore tout débat.

Le mot ne veut rigoureusement rien dire — ou plutôt, il veut dire trop de choses à la fois pour en dire une seule précisément. Le terme woke vient de la culture afro-américaine des années 1940-60, où il désignait la conscience des injustices raciales. Détourné de son sens initial, il est aujourd'hui principalement utilisé par la droite et l'extrême droite comme mot repoussoir pour discréditer toute revendication progressiste et occulter la réalité des discriminations.

Le wokisme sert avant tout d'insulte, d'épouvantail. En cherchant à le définir, on se rend très vite compte qu'il renvoie à tout ce que l'extrême droite déteste : le féminisme, l'antiracisme, le combat pour les droits LGBTI, la lutte écologiste. En France, le RN a même créé une « association parlementaire transpartisane » contre le « poison du wokisme », visant explicitement à systématiser les propositions de lois LGBTphobes.

Selon les linguistes, ce mot est devenu « un outil purement rhétorique, une arme de disqualification massive ». Le « principe de proférence » s'applique : le simple fait de proférer le mot suffit à le faire exister, même si les auditeurs ne savent pas exactement ce qu'il signifie.

Dire « wokisme » sous un post Pride, ce n'est pas un argument. C'est un aveu. Celui de ne pas en avoir.

Case 7 — « Fier·e de quoi ? » : la question qui se retourne

Dernier mouvement, le plus perfide parce qu'il se déguise en interrogation philosophique. « Fier·e de quoi ? On ne choisit pas son orientation, c'est pas un mérite. »

La question croit piéger. Elle révèle une incompréhension totale — ou une mauvaise foi totale — de ce que le mot « fierté » signifie ici.

La fierté Pride n'est pas une fierté de performance. On n'est pas fier·e d'avoir « réussi » à être queer comme on serait fier·e d'un diplôme ou d'un marathon. La fierté homosexuelle, ce sentiment de satisfaction légitime de soi, permet d'achever le processus de construction identitaire et de s'ouvrir à un monde où la norme n'est plus d'être hétérosexuel mais « d'être » tout simplement — ne plus essayer de se défaire de cette identité, de la fuir, mais d'en arborer, au contraire, fièrement les couleurs. Ce n'est pas de la vanité. C'est la guérison publique d'une honte imposée.

Il peut être nécessaire de cacher son orientation sexuelle pour se protéger de la stigmatisation ou du rejet. Les insultes passées dans le langage courant continuent de dévaloriser les personnes LGBT+ et d'alimenter le sentiment de honte de soi. La fierté, c'est le nom qu'on donne au moment où l'on refuse enfin de porter cette honte-là.

Depuis les émeutes de Stonewall, les personnes LGBTQ+ et leurs allié·es se sont battu·es pour le droit de se marier, de fonder une famille, de lutter contre la discrimination — et simplement pour leur permettre d'exister.

Fier·e de quoi ? Fier·e d'avoir survécu à une enfance où l'on n'existait pas dans les manuels scolaires, les séries télé, les contes de fées. Fier·e d'avoir traversé les coming-out, les rejets, les silences de table. Fier·e de continuer à exister dans un pays où 1 771 cas de violences LGBTIphobes ont été recensés l'an dernier.

Et si la question vous semble toujours sincère : de quoi êtes-vous fier·e vous-même dans votre vie ordinaire ? De votre hétérosexualité ? Vous n'avez jamais eu à la mériter. Et pourtant, vous ne la cachez pas.

Non. On ne s'excuse pas d'exister.

Sept cases cochées. Un bingo complet. Et pourtant, aucune surprise : ces commentaires, on les connaît par cœur. On les attendait. Ils sont arrivés, ponctuels comme un calendrier de haine, dès les premières publications du mois de juin.

Mais voilà ce qu'il faut dire à celles et ceux qui les écrivent, calmement, sans trembler : les personnes LGBTQIA+ ne vont pas s'excuser d'exister. 

Hors de question de se faire plus petit.e.s parce que ça vous arrange. On ne va pas gommer nos prénoms, ranger nos drapeaux, effacer nos visages des photos de groupe pour que vous vous sentiez plus à l'aise dans un monde où votre norme serait la seule autorisée. On ne va pas vous rendre ce service-là.

Parce que chaque fois qu'un jeune gay dans une ville de province voit des milliers de personnes défiler dans les rues, il comprend qu'il n'est pas seul. Parce que chaque fois qu'une femme trans aperçoit son reflet dans le cortège d'une marche, quelque chose en elle se redresse. Parce que chaque personne non binaire qui voit son identité nommée, reconnue, célébrée, gagne en dignité ce que vos commentaires cherchent à lui voler.

La Fondation Le Refuge alerte sur une « régression après vingt ans d'avancées » : plus d'un millier de jeunes par an sont mis à la rue par leurs parents pour des motifs LGBTIphobes. Ces jeunes-là ont besoin de savoir que le monde ne se résume pas à leur salon familial. Ils ont besoin de voir que des gens vivent, aiment, défilent et existent — librement, fièrement, sans permission.

C'est pour ça que la Quinzaine des Fiertés, du 12 au 27 juin, et la Marche parisienne du 27 juin ont lieu, comme dans toute la France et dans le monde entier. C'est pour ça qu'elles auront toujours lieu. Pas pour vous provoquer. Pas pour vous choquer. Mais parce que la visibilité n'est pas un luxe : c'est une question de survie.

Alors non, on ne rentrera pas dans le rang. On ne baissera pas la voix. On ne se fera pas oublier.

On est là. On sera là. Et on est fièr·es — pas malgré vous, mais en dépit de vous.

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