Libres,Fièr.es et Rien d'autre!
13 Septembre 2026
Le 6 septembre 2026, l'extrême droite allemande a fait tomber une digue que l'on croyait solide. Avec près de 44 % des voix, l'Alternative für Deutschland arrive largement en tête d'un scrutin régional pour la première fois depuis 1945. Derrière les chiffres, une question nous concerne directement, nous les personnes queers : que devient une société quand elle confie ses clés à celleux qui veulent nous rayer de l'espace public ?
On a pris l'habitude, à Queer de rien, de regarder les urnes avec les tripes autant qu'avec la tête. Parce qu'une élection, pour nos communautés, ce n'est jamais un simple graphique : c'est la liste des droits qui restent, et celle de ceux qu'on va devoir défendre bec et ongles. La Saxe-Anhalt vient de nous en donner une démonstration brutale.
Reprenons les faits, froidement. Dans ce petit Land de l'ex-RDA, l'AfD menée par Ulrich Siegmund a doublé son score de 2021 (20,8 %) pour culminer autour de 44 %, reléguant la CDU du chancelier Friedrich Merz à un humiliant 17 %. Le parti d'extrême droite frôle la majorité absolue, il lui manque à peine trois sièges pour gouverner seul. La participation, elle, a explosé jusqu'à 77 %, un record : ce ne sont pas des abstentionnistes fatigué·e·s qui ont fait le résultat, ce sont des électeur·rice·s mobilisé·e·s.
Détail qui n'en est pas un : la fédération régionale de l'AfD est classée « mouvement d'extrême droite avéré » par l'office de protection de la Constitution. Autrement dit, une part massive de l'électorat a voté, en toute connaissance de cause, pour une formation que l'État lui-même surveille comme extrémiste.
Pourquoi ce triomphe ? Parce que l'AfD a réussi un tour de force cynique : se radicaliser sans jamais faire fuir. Là où l'on nous répète depuis dix ans que « le masque finira par tomber », c'est l'inverse qui se produit. Plus le discours durcit, plus il séduit. La désindustrialisation, l'appauvrissement et le sentiment d'abandon d'une région entière ont été patiemment transformés en carburant : on désigne des boucs émissaires, les personnes migrantes, les personnes trans, « l'idéologie arc-en-ciel », et on vend de la colère comme on vendrait une délivrance.
Le plus vertigineux n'est pas que l'extrême droite existe. C'est qu'elle est devenue une option ordinaire. La fameuse « digue » (le Brandmauer qui interdit toute alliance avec l'AfD) tient encore sur le papier, la CDU jure de ne pas gouverner avec elle, mais elle se fissure dans les têtes. Quand un parti classé extrémiste rassemble près d'un·e électeur·rice sur deux, ce n'est plus une marge : c'est un miroir.
Ce miroir nous renvoie trois vérités inconfortables. D'abord, que la précarité économique, laissée sans réponse de gauche crédible, se recycle presque toujours en repli identitaire. Ensuite, qu'il existe désormais une internationale réactionnaire décomplexée : Elon Musk et le vice-président américain J.D. Vance ont ouvertement soutenu l'AfD, comme Viktor Orbán ou Vox en Espagne l'ont applaudie. Nos ennemis, eux, coordonnent leurs agendas par-delà les frontières. Enfin, que l'anti-« wokisme » n'est pas un gadget rhétorique : c'est la porte d'entrée grand public d'un projet qui vise, à terme, nos corps et nos existences.
Ne nous racontons pas d'histoires : quand l'AfD parle « famille », elle parle de nous effacer. Son programme le dit noir sur blanc. Le parti veut abroger la loi d'autodétermination de genre (le Selbstbestimmungsgesetz), entrée en vigueur fin 2024, qui permet enfin aux personnes trans de faire reconnaître leur identité sans expertise psychiatrique humiliante, une motion en ce sens a d'ailleurs été déposée au Bundestag dès septembre 2025. Il ne reconnaît que « deux sexes biologiques ». Il veut restreindre l'accès des adolescent·e·s trans aux bloqueurs de puberté et aux traitements hormonaux, qualifie la transidentité de « trouble psychique », et rêve de couper tous les financements publics aux projets LGBTIQ+.
En Saxe-Anhalt, le programme de Siegmund agitait la peur d'une « lobby LGBTQ » et d'une prétendue « sexualisation précoce » des enfants dans les crèches. On connaît la mécanique par cœur : d'abord les personnes trans, présentées comme la cible « acceptable » ; puis les familles homoparentales ; puis le mariage pour tou·te·s, que l'AfD veut purement et simplement supprimer. La panique morale autour de l'enfance est le cheval de Troie de toutes les régressions. Ce n'est pas un « débat de société » : c'est un plan de démantèlement, étape par étape.
Et pour celleux qui vivent là-bas, ce n'est déjà plus une abstraction. C'est la marche des fiertés qu'on hésite à faire, le drapeau qu'on retire de la fenêtre, l'ado trans dont le suivi médical devient un enjeu électoral.
Impossible de parler de l'AfD sans s'arrêter sur son visage le plus déroutant. Alice Weidel, coprésidente fédérale du parti et sa candidate à la chancellerie, est une femme ouvertement lesbienne. Elle partage sa vie avec Sarah Bossard, productrice de cinéma suisse née au Sri Lanka, avec qui elle élève deux fils… en Suisse. Une lesbienne en couple avec une femme racisée, à la tête du parti le plus xénophobe et le plus homophobe d'Allemagne : sur le papier, l'équation est insoluble.
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Sauf qu'elle n'a rien d'un accident. Weidel est exactement ce que l'AfD a de plus précieux : une caution morale. Une feuille de vigne. Sa simple existence permet au parti de désamorcer la critique d'un revers de main : « Nous, homophobes ? Notre cheffe est lesbienne. » C'est le mécanisme classique de l'homonationalisme — instrumentaliser une figure queer pour blanchir un projet qui broie les personnes queers. Weidel ne protège pas nos droits ; elle offre un alibi à ceux qui veulent les détruire, tout en verrouillant soigneusement sa vie privée et en installant sa propre famille de l'autre côté de la frontière, à l'abri des lois qu'elle voudrait imposer aux autres.
C'est peut-être la leçon la plus amère de ce moment : lUne identité queer peut être retournée en arme contre la communauté qui la porte. Être visible ne suffit pas ; encore faut-il être solidaire.
La question qui nous taraude, forcément : peut-on voir ça chez nous, à 9 mois de la présidentielle de 2027 ? La réponse tient dans la réaction, révélatrice, de nos deux extrêmes droites.
D'un côté, le Rassemblement national a choisi le silence. Interrogé, Jordan Bardella a assuré qu'un rapprochement avec l'AfD n'était « pas prévu », rappelant les « désaccords » qui ont poussé le RN à rompre avec les Allemands en 2024. Rien d'étonnant : le RN joue depuis des années la carte de la dédiabolisation, du lissage, de la respectabilité. Il sait que pour gagner l'Élysée, il lui faut paraître fréquentable, quitte à mettre ses convictions sous le tapis le temps d'une campagne.
De l'autre, Reconquête jubile sans complexe. Éric Zemmour a salué une « heure de vérité » ; l'eurodéputée Sarah Knafo a parlé d'un résultat « historique » et d'« un continent qui se soulève ». Ce n'est pas un hasard de calendrier : Reconquête et l'AfD siègent dans le même groupe au Parlement européen, « Europe des Nations Souveraines ». Là où le RN a pris ses distances, le parti de Zemmour revendique la parenté idéologique.
Ce clivage n'est pas rassurant, il est piégeux. Car il ne dit pas « il y a une bonne et une mauvaise extrême droite ». Il dit qu'il existe deux stratégies pour le même projet : l'une frontale (Reconquête, l'AfD), l'autre camouflée (le RN). Les politologues le notent : sur le fond, Reconquête est plus proche de l'AfD, mais le RN lissé n'a pas renoncé à son socle. Il l'a simplement rendu présentable. Et l'histoire allemande vient précisément de prouver qu'une formation peut se radicaliser tout en gagnant. La « respectabilité » n'est pas un rempart : c'est parfois juste une salle d'attente.
Alors non, la France de 2026 n'est pas la Saxe-Anhalt. Mais toutes les briques sont là : la précarité instrumentalisée, la panique morale autour de l'enfance et des personnes trans, une extrême droite normalisée dans les sondages et une autre qui applaudit ouvertement les pires. Ce qui s'est joué à Magdebourg n'est pas un fait divers étranger : c'est une répétition générale.
Notre rôle, à nous, n'est pas de nous résigner à documenter notre propre effacement. C'est de nommer les choses, homonationalisme, dédiabolisation, panique morale, pour désarmer leur pouvoir. C'est de retisser les solidarités entre les luttes, parce que l'AfD s'attaque aux personnes migrantes et trans et pauvres dans le même mouvement, et que nous nous en sortirons ensemble ou pas du tout.
La digue allemande a cédé parce que trop de gens ont cru qu'elle tiendrait toute seule. Les nôtres tiendront si, et seulement si, nous les gardons. Queer et fier·e d'être, oui. Mais surtout : queer et vigilant·e·s.