Libres,Fièr.es et Rien d'autre!
27 Septembre 2026
ÉDITO
La pluralité politique existe-t-elle encore quand dire sa peur de l’extrême droite vous vaut une place sur un bandeau de CNews ?
Un humoriste vient présenter sa série dans une émission de télévision. On lui demande ce qui l’anime. Il explique qu’il a des convictions, des peurs, qu’il s’opposera aux discours de haine et de division d’où qu’ils viennent. Il ne nomme aucun parti. Le lendemain matin, son nom est à l’antenne de CNews, épinglé dans une rubrique que Pascal Praud promet de tenir chaque jour jusqu’au printemps : une liste des artistes, des sportifs et des personnalités qui osent dire du mal du Rassemblement national.
Paul Mirabel, donc. Puis Grand Corps Malade, parce qu’il s’inquiète d’une parole raciste devenue décomplexée. Puis Adèle Exarchopoulos, parce qu’elle a dit vouloir faire barrage. Avant eux, Teddy Riner, qui avait simplement confié son angoisse sur Stade 2 et a récolté en retour un déluge d’insultes racistes. Le champion a eu le mot juste : « Le droit de s’exprimer appartient à chaque citoyen. » On aurait aimé que ce rappel suffise.
Celui qui tient la liste se dit visé
Le lendemain, sur France Inter, Patrick Cohen a décrit la mécanique : prendre position contre le RN reste permis, mais ce n’est plus sans risque. La personnalité devient un sujet de plateau, non pour qu’on discute ses arguments, mais pour qu’on la moque. Et il a rappelé une évidence historique : dresser des listes de mauvais citoyens n’a jamais été un geste innocent.
La réponse de Pascal Praud mérite qu’on s’y arrête. Il s’est plaint que Patrick Cohen lui « met une cible dans le dos ». Il a réclamé l’intervention de l’Arcom. Relisons la scène. L’homme qui dispose chaque jour de plusieurs heures d’antenne, sur une chaîne de télévision et une radio nationale, s’estime menacé parce qu’un confrère critique sa méthode. Dans le même souffle, il continue d’afficher, nom après nom, des citoyens qui n’ont ni son micro ni son audience pour répondre.
La différence n’est pas un détail. Critiquer un animateur pour ce qu’il fait à l’antenne, c’est le débat. Désigner jour après jour des personnes pour ce qu’elles pensent, devant des centaines de milliers de téléspectateurs, en sachant pertinemment ce que les réseaux sociaux en feront dans l’heure, c’est autre chose. On n’a pas besoin d’appeler au harcèlement pour le provoquer : il suffit de pointer du doigt, et d’autres se chargent du reste. Le cas Riner l’a démontré avant même que la rubrique soit évoquée.
« Ils ne sont pas malins »
Pour justifier son entreprise, Pascal Praud a ironisé sur ces artistes persuadés, selon lui, de pouvoir influencer la vie des Français. Il a évoqué Belmondo, qui refusait de s’engager, et, plus audacieux, Georges Brassens... L'anarchiste, l’antimilitariste, l’auteur de « Mourir pour des idées ». Il fallait oser.
Mais le cœur de l’argument est ailleurs, et il est révélateur. Oui, un artiste qui s’exprime espère peser sur la vie de son pays. Comme le militant qui tracte, comme le syndicaliste, comme l’éditorialiste, comme Pascal Praud lui-même chaque matin. Cela s’appelle être citoyen. Un chanteur vote, un judoka paie ses impôts, un humoriste subit les politiques publiques comme tout le monde. La Déclaration des Droits de lHomme et du Citoyen, dans son article 11, garantit la libre communication des pensées sans prévoir d’exception pour les gens connus.
La France a d’ailleurs une longue histoire d’artistes et de sportifs engagés : Zola et son « J’accuse », Simone Signoret et Yves Montand, Coluche en 1981, Lilian Thuram contre le racisme, Kylian Mbappé en 2024. On ne veut pas leur demander de rendre leur carte d’électeur à l’entrée des studios.
Une indignation à sens unique
Il y a un moyen simple de vérifier si le problème, ce sont vraiment « les célébrités qui font de la politique ». Il suffit de regarder qui figure sur la liste. Des personnalités du spectacle se sont affichées à droite, parfois très bruyamment, lors de campagnes présidentielles passées. Aucune rubrique quotidienne ne leur a été consacrée. La liste de Pascal Praud ne recense pas ceux qui s’engagent : elle recense ceux qui s’engagent contre l’extrême droite. Ce n’est pas une question de principe, c’est une question de camp.
Ce que le silence n’a jamais protégé
Pour les personnes LGBTQIA+, la question « les personnalités doivent-elles se taire ? » a un goût familier. Pendant des décennies, on a demandé aux artistes queers de rester discrets, de ne pas « faire de politique » avec leur vie. Chaque coming out public a pourtant été un acte politique, qu’il le veuille ou non. Chaque visibilité a ouvert une porte que le silence gardait fermée. Oui le personnel est politique : ce n’est pas juste un slogan d’affiche, c’est une leçon d’histoire.
La neutralité qu’on exige aujourd’hui des artistes n’a jamais été neutre. Elle a toujours arrangé ceux qui étaient déjà du bon côté du rapport de force. Et elle n’a jamais protégé les minorités. Quand une actrice dit qu’un parti porte la division et la haine, quand un champion dit qu’il a peur, ils parlent aussi pour celles, ceux et celleux qui ont des raisons concrètes d’avoir peur, et pas d’antenne pour le dire.
/image%2F7203748%2F20260927%2Fob_ebb65d_democraties-en-danger.jpeg)
Assumer nos propres contradictions
Soyons honnêtes jusqu’au bout, parce qu’on ne gagne rien à caricaturer. Commenter les déclarations de personnalités publiques est un exercice journalistique légitime, et une moquerie n’est pas une censure. Une star dispose d’une audience qu’aucun citoyen ordinaire n’a, et il est normal qu’on puisse lui répondre. On peut aussi discuter du ton d’un éditorialiste de service public qui qualifie des médias concurrents de « bras armé » d’un parti. Et oui, Patrick Cohen a lui aussi cité des noms.
Mais il les a cités pour défendre ces personnes, pas pour les exposer. Répondre à une déclaration, c’est débattre. En faire un rendez-vous quotidien, systématique, à sens unique, c’est changer la nature de l’exercice. Un média est responsable de ce qu’il déclenche quand ce qu’il déclenche est prévisible. Et ce qui fait suite à un nom affiché sur un bandeau de CNews, nous le savons tous.
/image%2F7203748%2F20260927%2Fob_f41443_democratie-et-pluralite.jpeg)
La pluralité, c’est que tout le monde puisse parler
Alors, la pluralité politique est-elle encore possible ? Oui, à une condition : qu’on se souvienne de ce qu’elle veut dire. La pluralité, ce n’est pas que chacun puisse parler à condition de penser juste. Ce n’est pas non plus que les uns parlent pendant que les autres sont nommés ou soumis au silence. C’est que l’inquiétude d’un humoriste, la colère d’un slameur et la peur d’un champion aient le même droit de cité que les certitudes d’un animateur.
Le débat démocratique n’est pas menacé par ceux qui disent leur angoisse à sept mois d’une présidentielle. Il l’est par ceux qui transforment une opinion en faute et un citoyen en cible. Pascal Praud reproche aux artistes de croire qu’ils peuvent influencer la vie des Français. Il a raison sur un point : ils le peuvent, comme chacun d’entre nous. Cela porte un nom qui n’a rien d’inquiétant. C’est la démocratie.